Algérie, à la veille de l’élection présidentielle (LO + Jdd)

Publié le par revolution arabe

17-ans

L’élection présidentielle du 17 avril en Algérie ne comporte pas d’enjeu politique réel, à la différence des échéances électorales qu’ont connues récemment la Tunisie et l’Égypte. La vague de révoltes et de contestations qui a emporté les régimes de dictature de Ben Ali en Tunisie et de Moubarak en Égypte a touché à des degrés divers de nombreux pays arabes, tandis que le régime algérien, lui, n’a pas vacillé. L’Algérie est restée globalement en dehors de ce qu’on a appelé le « printemps arabe ». Malgré la contestation sociale, le régime algérien semble ainsi un modèle de stabilité politique.


En 2011, le régime algérien présentait des traits différents des régimes tunisien ou égyptien.

 

Ces derniers prenaient la forme de la dictature personnelle de Ben Ali ou de Moubarak. Ils avaient fait main basse sur une partie de la richesse de leur pays et étaient honnis de leur population. Les deux dictateurs cristallisaient sur leur personne la colère des classes populaires, mais aussi d’une fraction des classes aisées qui supportait mal l’absence de libertés. D’après ce que nous en savons, c’était loin d’être le sentiment de la population algérienne vis-à-vis de Bouteflika. À sa réélection en 2009, Bouteflika jouissait d’une popularité certaine. Il avait bénéficié de l’embellie financière. Élu depuis 1999, après dix ans d’une crise politique ouverte par la révolte populaire de 1988, il apparaissait comme l’homme qui avait ramené la paix et mis un terme à une guerre civile traumatisante qui avait fait plus de 100 000 morts. Les classes populaires algériennes avaient vu défiler cinq chefs d’État depuis 1992, elles savaient qu’il ne suffisait pas que Bouteflika « dégage » pour que le système change. Outre l’image paternaliste et populaire dont bénéficiait Bouteflika, la stabilité actuelle du régime prend donc racine dans le passé récent de l’Algérie.

De la révolte populaire d’octobre 1988 au « processus » de démocratisation

D’une certaine manière, on peut comparer le « printemps arabe » qu’ont connu l’Égypte et la Tunisie en 2011 à ce qui eut lieu en Algérie en 1988, quand des grèves et des émeutes secouèrent le pays. Le FLN, qui avait engagé la lutte contre le colonialisme français et porté les espoirs de tout un peuple, était devenu l’objet de la haine populaire. Face à la révolte, le président de la République Chadli Bendjedid, qui exerçait le pouvoir avec le soutien du FLN et de l’armée, fit alors le choix d’entamer un processus dit de démocratisation.

 

À l’origine des événements de 1988, il y avait la baisse du niveau de vie des classes populaires, à la suite de l’effondrement du prix du pétrole sur le marché mondial en 1985-1986. Cette baisse prit à la gorge l’Algérie, dont la production pétrolière représentait 98 % des exportations.


Dans les années 1970, l’État algérien avait contracté des prêts auprès des banques internationales pour financer l’industrialisation du pays. D’énormes complexes industriels, sidérurgiques, pétrochimiques, surgirent de terre, avec des entreprises de 10 à 20 000 salariés. Cela eut pour conséquence de faire surgir une classe ouvrière jeune, concentrée. Les dirigeants algériens avaient entrepris cette industrialisation au nom du progrès et du socialisme dont ils se réclamaient. Ils avaient le soutien du syndicat UGTA (Union générale des travailleurs algériens) qui était inféodé au FLN. Encadrés par l’UGTA, les travailleurs avaient consenti à des efforts importants. Après l’oppression coloniale, ils aspiraient à sortir leur pays de l’état de sous-développement dans lequel l’avait laissé la France. Ils considéraient ces entreprises nationales comme les leurs et beaucoup en étaient fiers.


Quand les ressources du pays s’effondrèrent, les puissances impérialistes n’en exigèrent pas moins le remboursement de la dette, dont les intérêts absorbaient en 1988 les trois quarts des exportations. Pour rembourser ses créances, l’État algérien au bord de la faillite imposa des sacrifices à la population. Il réduisit de façon drastique les importations alimentaires, de médicaments ou de pièces détachées pour l’industrie. La pénurie de produits de première nécessité se généralisa. Les prix flambèrent, alors même que les salaires étaient gelés. L’État réduisit les moyens attribués aux services publics, et supprima les aides aux classes pauvres. Le chômage s’aggravait. Mais les classes populaires n’acceptaient plus les sacrifices qu’on leur imposait. Alors qu’elles avaient le plus grand mal à se nourrir, à se loger, des riches hommes d’affaires s’enrichissaient sans complexe.


En 1988, ce fut l’explosion. Tout partit d’une grève à la SNVI, usine de camions située dans la zone industrielle de Rouïba près d’Alger. Commencée pendant l’été, cette grève fut totale, entraînant en septembre les 9 000 ouvriers de l’usine. Elle s’étendit aux autres entreprises de cette immense zone industrielle. Les grévistes furent bientôt rejoints par les postiers d’Alger. La police intervint contre les grévistes de Rouïba. Les lycéens de la ville voisine d’El Harrach, où vivaient de nombreux travailleurs, appelèrent à la grève et protestèrent contre cette répression. Le 5 octobre, au centre d’Alger, la jeunesse lycéenne fut rejointe par les chômeurs et tous ceux que le régime excédait. Ce fut le début d’une révolte qui se généralisa aux grandes villes du pays et qui dura près d’une semaine. Les symboles du pouvoir furent pris d’assaut : commissariats, sièges du FLN. Mais la colère visait aussi les privilégiés du régime vivant dans le luxe et les affairistes enrichis par la spéculation. L’état de siège fut déclaré et l’armée déploya ses blindés. La répression fit au moins 500 morts, sans compter les disparus et les blessés. Dans les jours qui suivirent, le pouvoir procéda à des arrestations massives tandis que la police recourait à la torture.


Après 26 ans de pouvoir sans partage, les dirigeants du FLN apparaissaient complètement discrédités. Pour la nouvelle génération de travailleurs qui n’avait pas connu la période de la guerre d’indépendance, les cadres du FLN formaient une caste de privilégiés qu’ils vomissaient. Confrontée aux licenciements, aux bas salaires et à une inflation galopante, la classe ouvrière allait occuper la scène sociale jusqu’au printemps 1989. Dans de nombreuses entreprises, les travailleurs faisaient reculer leur patron ou leur directeur. La contestation ouvrière ne prit pas un caractère général, mais elle fut suffisamment menaçante pour que le président Chadli Bendjedid fît le choix de lâcher du lest. Il annonça une nouvelle Constitution reconnaissant la séparation de l’armée et du FLN, la liberté d’expression, le multipartisme, ainsi que le droit de grève dans le secteur public.


Il s’agissait d’un recul du pouvoir sans précédent, inimaginable sans la mobilisation populaire. La nouvelle Constitution fut massivement approuvée par référendum en février 1989. C’en était fini du régime du parti unique en vigueur depuis 1962. Un vent de liberté soufflait sur le pays. Les journaux se multiplièrent et des partis politiques interdits apparurent au grand jour : le Front des forces socialistes (FFS) d’Aït Ahmed, le Mouvement pour la Démocratie en Algérie (MDA) de Ben Bella, le Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS, héritier du Parti communiste algérien). Mais aussi de nouvelles organisations comme le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) de Saïd Saïdi ; le Parti des travailleurs (PT) de Louisa Hanoun et le Parti socialiste des travailleurs (PST), qui se revendiquaient du trotskysme ; et un parti en plein essor, le Front Islamique du Salut (FIS) dirigé par Abassi Madani et Ali Belhadj. Au total, plus de 50 partis virent le jour.


Aucun de ceux qui se réclamaient de la classe ouvrière, que ce soit le PST, le PT ou même le PAGS, qui avait une certaine implantation dans les grandes entreprises, n’avait les cadres, l’influence et le crédit nécessaires pour représenter les aspirations sociales surgies dans le mouvement de 1988. Ils avaient subi une longue période de répression, et il n’existait pas de tradition politique dans la classe ouvrière. Tout comme aujourd’hui en Égypte et en Tunisie, tout était à faire et les islamistes avaient une longueur d’avance.

 

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Algérie : "L'impossibilité d'une alternance"  (JDD)

INTERVIEW - Benjamin Stora est historien, expert de l'Algérie coloniale et contemporaine*.

Pourquoi dit-on que cette élection présidentielle est "jouée d'avance"?
Disons que la population algérienne vit au gré de deux rumeurs majeures. La première, c'est celle d'une réélection automatique d'Abdelaziz Bouteflika dès le premier tour, comme si tout était écrit d'avance dans une chronologie politique en Algérie où il n'y a jamais eu de second tour. Mais la seconde hypothèse, même si elle est plus minoritaire, c'est celle d'une énorme surprise que constituerait un second tour opposant Ali Benflis au président sortant. Ce qui donne du crédit à la réélection annoncée de Bouteflika, c'est que la machine de l'État a tourné à plein régime en sa faveur avec un investissement massif des médias audiovisuels sous son contrôle. Même si la presse écrite est restée très critique vis-à-vis du quatrième mandat, l'idée dominante est que les "décideurs" se sont mis d'accord sur sa candidature et sa reconduction au pouvoir.


Qui sont vraiment les décideurs?
Il ne s'agit plus uniquement de l'armée et des généraux. Elle est naturellement toujours là, mais en concurrence avec les "services". En fait, ces deux organes voient certaines de leurs factions s'opposer politiquement entre elles. Surtout depuis qu'Abdelaziz Bouteflika a réussi, en partie, à conquérir une marge d'autonomie par rapport à ces deux camps. Ce qui est nouveau, en revanche, c'est la présence de plus en plus importante dans le sérail de certains entrepreneurs qui ont gagné énormément d'argent ces dernières années, notamment dans les domaines de l'import-export et des hydrocarbures, et qui ont leur mot à dire en coulisses dans la gestion économique et politique du pays. Il se trouve aussi que Benflis est soutenu par certains cercles de l'État. Il se présente d'ailleurs comme l'homme non pas de la rupture, mais, selon la formule classique, du changement dans la continuité. D'où l'absence, il faut le noter, de la possibilité d'une véritable alternance politique, comme si les différents partis depuis vingt ans étaient intégrés dans un jeu politique imposé par l'État.


La campagne qui s'achève a-t-elle permis d'aborder les vrais problèmes de l'Algérie?
Non, la campagne a été totalement déconnectée des enjeux réels. On n'a pratiquement pas évoqué, par exemple, la question culturelle de la berbérité, ni celle de la place de l'Algérie au ­Maghreb et encore moins le principal défi, celui du chômage, lié au redémarrage d'une économie qui continue de dépendre uniquement de la manne du pétrole et du gaz. Pourtant, tout le monde sait qu'à l'avenir il y aura une baisse de la production des hydrocarbures. On refuse de regarder en face la réalité du marché, or l'Algérie n'a pas d'économie au sens propre du terme. Il n'y a pas de marché, pas d'entreprises qui créent de la richesse, il y a toujours autant d'importations, un État omniprésent qui redistribue la rente et empêche ainsi l'éclosion d'une classe moyenne. Toutes ces questions, il faudra bien se les poser dès le lendemain de l'élection.


* Dernier ouvrage paru : Voyages en postcolonies. Viêt Nam, Algérie, Maroc. Editions Stock.

François Clemenceau - Le Journal du Dimanche

dimanche 13 avril 2014

 

http://www.lejdd.fr/International/Maghreb/Benjamin-Stora-sur-l-Algerie-L-impossibilite-d-une-alternance-661532

 

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