Algérie : la parole aux appelés

Publié le par revolution arabe

souffrancedunpeuple
15 mars 2012
 

Lors des neuvièmes rencontres «  La classe ouvrière, c’est pas du cinéma  » organisées par Espaces Marx Aquitaine Bordeaux Gironde avec le cinéma Utopia (du 14 au 19 février), Bertrand Tavernier est venu présenter et commenter la Guerre sans nom [1], réalisé avec Patrick Rotman en 1992.



 

 

Quand vous réalisez la Guerre sans nom, en 1992, la guerre d’Algérie n’est pas digérée.


Bertrand Tavernier

 

Bien sûr. Trente ans après le cessez-le-feu, c’était encore le silence complet. Plusieurs des témoins n’avaient jamais reparlé de ce qu’ils avaient vécu.


Ce silence est en partie lié au sentiment de culpabilité de beaucoup de mouvements politiques.

Le PS, bien sûr, qui a demandé les pouvoirs spéciaux pour faire la paix et qui très vite a appuyé la poursuite de la guerre, envoyé le contingent, couvert la torture...


Mais aussi le PCF, qui a voulu éluder la question du vote de ces pleins pouvoirs qui n’ont pas servi la paix.

Le silence des partis du centre et de droite est également dans le film. L’affaire est compliquée  : quand De Gaulle est appelé en mai 1958, on compte sur lui pour perpétuer l’Algérie française et liquider le FLN. Il prend les ultras à contre-pied quand il a l’intelligence de comprendre que l’indépendance est inévitable. Il fait ce qui aurait dû être fait depuis le début.


Trente ans après, ce n’était pas digéré. Avec vingt ans de plus, je ne suis pas sûr que ce le soit. Il y a eu pas mal de ministres qui ont été appelés en Algérie. Ils en parlent peu...

Mesrine avait été dans les DOP, les Détachements pour les opérations de police... On l’a très peu dit. Ce silence, c’est la meilleure manière de faire pourrir les souvenirs, cela crée un ressentiment qui a affecté tout le corps social.


C’est un documentaire de quatre heures où l’on ne s’ennuie à aucun moment...


Quand nous avons décidé de donner la parole pour la première fois aux appelés dans un documentaire, on m’a proposé un échantillonnage. J’ai tout de suite pensé qu’il fallait ancrer le film avec un point de vue.

J’ai demandé où les soldats avaient bougé, quand Guy Mollet en 1956 les avaient rappelés. On m’a proposé Caen, Rouen, Grenoble. En tant que Lyonnais et cinéaste, j’ai choisi Grenoble  : la lumière, le Vercors, des paysages où on ne sait plus si on est dans les Alpes ou dans les Aurès.


On a trouvé une trentaine de témoins, de toutes les situations dans le corps social, dont les itinéraires se croisent. Celui qui avait été blessé retrouve un de ses sauveteurs qu’il n’avait pas vu depuis des décennies et qui n’habitait pas très loin. Il n’est pas fréquent dans un documentaire de pouvoir installer une dramaturgie aussi passionnante. Nous avons bien expliqué que ce film prenait comme sujet les appelés, les rappelés, et seulement eux. Aucune parole officielle, aucun document d’archive autre que les archives personnelles, photos, lettres, des appelés eux-mêmes.


Vous dites que ce film vous a changé.


Je fais des films car j’ai envie d’apprendre. En donnant le temps à chaque témoin de s’exprimer dans la durée, je crois que j’ai réussi avec Patrick non seulement à faire passer l’émotion, mais à faire émerger une vérité non donnée au départ.


Je l’ai déjà raconté à Noël Simsolo [2]. Séraphin Bertier explique à Patrick comment il a participé à l’OAS, comment il aurait tué. Patrick lui demande comment il a vécu les drapeaux de l’Armée de libération nationale défilant en vainqueurs dans Alger. Et Bertier passe au tutoiement «  Quel effet tu veux que ça te fasse  ? Tu as vingt ans et tu vois défiler un drapeau pour lequel tu aurais tué... C’est la merde, tu vis la merde  ». Pour sentir ensuite la façon dont il va s’écarter de ce choix et quitter ses certitudes, la durée est irremplaçable.


C’est quand on arrive à sentir dans les paroles le sang et la souffrance que l’on atteint l’Histoire avec un grand H.

J’avais un contrat avec Canal pour un film d’une heure et demie. Quand j’ai montré des séquences à René Bonnell pour lui dire que je ne pourrai pas tenir dans cette limite, il m’a donné carte blanche. À l’époque, Canal était prêt à produire ce qui était le contraire d’un produit audiovisuel formaté.


Quand Marcel Ophüls dans le Chagrin et la pitié donne la parole, il ne cherche pas à avoir une approche de compréhension. Pour moi, c’était indispensable, car d’une certaine façon c’est un film de perdants. Je veux dire  : il n’y a pas de gagnant parmi les appelés et rappelés, quel qu’ait été leur positionnement. C’est une génération à qui on a volé sa jeunesse, en l’entraînant dans cette guerre sans nom. Nous avons reçu 3 000 lettres pour nous remercier d’avoir fait émerger leur parole, ce que beaucoup n’avaient jamais réussi à dire à leur famille, à leurs parents comme à leurs enfants.



Notes

[1] La Guerre sans nom, double DVD, Studiocanal, 25 euros.

[2] Bertrand Tavernier, le Cinéma dans le sang, entretiens avec Noël Simsolo, Écriture, 2011, 21 euros.

* Publié dans : Hebdo Tout est à nous ! 140 (15/03/12).

Publié dans Culture

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