Égypte: l'escalade des grèves et leurs conséquences politiques (jc)

Publié le par revolution arabe

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L'escalade des grèves


La grève illimitée lancée par les médecins, pharmaciens, dentistes et vétérinaires du secteur public, précédée de multiples mouvements partiels d'avertissement depuis le début de l'année, a commencé le 8 mars et a été suivie selon ses organisateurs pour les deux premiers jours par 80% des médecins (64000 au total pour la profession). Selon le comité national de grève regroupant les différentes professions de santé, on notait une participation de 100% dans les gouvernorats de Louxor, Sharqiya et Ismaïlia, de 90% dans ceux de Port Saïd ou de Suez, de 80% au Caire et si elle n'était que de 60% et 30% samedi dans ceux d'Alexandrie et d'Assiut, elle passait respectivement à 70% et 80% le dimanche.


C'est un véritable succès. Le comité de grève a annoncé qu'il continuerait la grève jusqu'à satisfaction de leurs revendications (augmentation des salaires, nouveau statut, augmentation du budget de la santé) comme il en avait le mandat de la dernière assemblée générale nationale au moins jusqu'au 28 mars, date à laquelle une nouvelle assemblée générale nationale décidera de la suite.


De leurs côtés, sans donner de chiffres de participation, les dentistes, vétérinaires et pharmaciens, publics et privés pour ces derniers, déclaraient que leur participation au mouvement était pleine et entière. Les vétérinaires bloquant pour leur part par un sit-in illimité le siège de la fédération des professions médicales, tandis que les pharmaciens du privé qui sont également membres du comité de grève, signalaient qu'ils étaient partie prenante de ce combat, même si leurs revendications n'étaient pas identiques mais allaient dans le même sens. Ils se battent pour leur part contre une nouvelle taxe que veut leur imposer le gouvernement, pour que la profession reste au service des malades et ne devienne pas un commerce comme le souhaite la chambre de commerce de la pharmacie. Ils demandent donc pour le bien des patients et des services de santé, une administration centrale du médicament comme aux USA et des investissements afin de pouvoir fabriquer en Égypte des médicaments génériques moins chers pour les malades.

 

La contre offensive de Sissi politise de fait le mouvement

Le gouvernement a tenté d'opposer les usagers de la santé et les médecins en tentant de pousser aux affrontements en présentant ces derniers comme des privilégiés égoïstes. Mais ça ne semble pas marcher pour le moment. Bien sûr, la presse aux ordres n'a pas réellement pour l'instant mené une campagne violente contre le mouvement. Elle semble encore hésiter comme Sissi hésite à se présenter. Si demain il le fait, ça peut changer. Par ailleurs, les médecins ayant laissé ouvert les services des urgences et un certain nombre de services utiles, comme certains jours de consultation, ce n'est pas le blocage total comme dans le mouvement de la Poste, où là, on a vu par endroits des usagers qui ne recevaient par exemple pas leur pension, se mobiliser contre les grévistes. Enfin, contrairement à la situation des médecins en occident, si quelques-uns sont riches, parfois même extrêmement riches et qu'il leur arrive de cumule aussi emplois publics à l'hôpital et privés dans leurs cliniques, la grande majorité est pauvre et gagne à peine plus qu'un ouvrier, autour du salaire minimum que le gouvernement vient de donner aux fonctionnaires d’État.

De son côté et dans le même sens que le gouvernement, Sissi a lancé un appel aux médecins l'avant veille du début de leur grève en leur demandant de penser plus au public et à l’Égypte qu'à eux-mêmes, d'aimer plus l’Égypte que leur argent, en concluant qu'ils devaient retourner au travail sans plus attendre. Ce qui peut être une indication de la politique qu'il pourrait mener dans sa campagne s'il se présentait aux élections : tenter de jouer de la lassitude des usagers, citoyens et consommateurs contre les grévistes de tous secteurs.

Mais il a reçu une volée de bois vert en retour puisque le comité de grève sous la pression des jeunes médecins lui a répondu immédiatement par voie de presse :

  • qu'il demandait que les hôpitaux militaires autrement mieux équipés reçoivent les civils

  • que les salaires et revenus faramineux des dirigeants du ministère de la santé soient rendus publics et que leurs revenus soient reversés au public s'ils tenaient tant que ça à sa santé

  • que la part du budget de la santé passe de 3,5% à 15% pour le bien être des patients si c'était bien ça qu'avaient en tête Sissi et le gouvernement

  • que les étudiants en médecine pour le public soient aussi bien traités que ceux qui se préparent à travailler pour l'armée si le gouvernement a le souci du public

  • qu'enfin leur grève serait suivie par une escalade et une radicalisation de leurs actions si le gouvernement ne leur donnait pas satisfaction

 

De fait, Sissi n'est ni Nasser ni Moubarak.


Il est contraint au dialogue par voie de presse avec les grévistes. Il n'a rien à donner comme Nasser et il ne peut pas s'imposer seulement par la force comme Moubarak. De fait son appel au sentiment national n'est pas entendu et son ordre de reprendre le travail n'est pas suivi. Plus grave pour lui, les médecins ont pu répondre, et, de fait, leur mouvement économique et social professionnele et particulier a pris sans qu'il le veuille un tour politique. Les médecins ont représenté, au moins dans l'instant de leur réponse, une partie des besoins, aspirations et conscience d'une fraction large de la population. Ce qui donne aussi une idée des risques pour Sissi à se lancer dans la campagne électorale : politiser le mouvement, lui donner une audiance et une capacité de représentation nationale des intérêts dispersés des classes populaires.


Cela, d'autant plus que le mouvement des médecins peut être largement compris et soutenu par de vastes secteurs de la population parce que ces derniers sont eux-aussi en lutte ou qu'ils ont envie que leur aspiration à une amélioration immédiate de leur condition, s'exprime maintenant, directement ou par mouvement interposé. Ils ne veulent plus attendre, comme ils l'ont fait pendant 7 mois depuis juillet 2013. A commencer par les autres personnels de santé, comme les infirmières dont on a vu celles de l'hôpital de Tanta, tout comme le personnel de sécurité de cet hôpital, entrer en grève le 8 mars pour le salaire minimum. Et il en a été de même dans d'autres hôpitaux.


Mais ce sont aussi les habitants eux-mêmes comme dans plusieurs villages près de Kafr el Sheikh ou près de Daqaliya qui se sont rassemblés pour dénoncer le manque de services médicaux dans leur région. Il n'y a pas de mouvement national pour le moment. Mais en même temps, le risque pour les autorités est toujours là.


Mais il n'y a pas que les employés des services de santé. Le mouvement touche toute la fonction publique. Ainsi les employés des postes sont en grève quasi totale depuis plusieurs jours pour l'obtention du salaire minimum qui a été promis aux fonctionnaires d’État par le gouvernement mais non aux employés de la fonction publique. Il n'y a pas de statistiques à propos de cette grève, une des premières dans ce secteur, où les employés réclament également la possibilité de construire un syndicat indépendant, mais Hani Shukrallah, un des journalistes considéré comme des plus sérieux en Égypte, estimait le 6 mars, que 80% des postiers étaient en grève. Depuis, on a constaté ici ou là des reprises du travail comme à Menoufiya ou Qenya suite aux promesses du ministre de leur accorder une hausse de 7%, une augmentation de 50% de leurs bonus et de prendre en compte toutes leurs revendications. Mais ailleurs la grève semblait continuer de plus belle comme par exemple à Assiut où les employés des postes ont manifesté ou comme encore à Kafr el Sheikh où les postiers reprenaient le mouvement après un arrêt après que les autorités aient poussé aux affrontements entre usagers et employés.

 

La tactique du gouvernement contre les grèves atteint-elle ses limites ?


La tactique du nouveau gouvernement semble être de faire acte de présence auprès des grévistes, d'aller à leur rencontre et de leur céder - ou tout au moins de promettre - quand la grève prend un caractère trop explosif, visible, médiatique ou symbolique, afin d'obtenir un délai, comme il l'a fait pour les ouvriers du textile ou les employés des bus du Caire. Son but est de gagner du temps avec une reprise du travail et de noyer la satisfaction des revendications dans ce temps puis dans les promesses électorales, tout en tentant d'acheter les représentants des grévistes. Il a été beaucoup parlé de la répression qu'il utilise parfois comme par exemple à l'entreprise de céramiques Cléopatra à Suez, mais quelque chose de plus discret est les repas plantureux, l'hôtel de luxe, la fréquentation des salons offerts aux négociateurs... Cependant ce n'est pas sûr qu'ainsi, s'il obtient une accalmie ici, il ne réveille pas là une nouvelle colère. Ainsi après qu'il ait cédé aux employés des bus du Caire, ce sont ceux d'Alexandrie qui se sont mis en grève le 8 mars pendant que les compagnies de transport et les conducteurs de minibus de Mahalla, Kafr el Zayat, Mansoura et Daqalyia s'y étaient mis à leur tour, et réclamaient aussi le salaire minimum et le limogeage de leurs dirigeants. Sa tactique permet peut-être au gouvernement d'éteindre un feu, mais aussitôt un autre se rallume.

 

Mais pire pour le gouvernement, sa démagogie autour du salaire minimum et le fait qu'il ait cédé (ou promis) aux ouvriers des industries publiques du textile, a réveillé d'autres conflits qui s'étaient assoupis, autour de la renationa- lisation des industries publiques qui avaient été privatisées, notamment du textile. Et de proche en proche le conflit de la fonction publique pourrait s'étendre à d'autres catégories. En effet, les salariés de ces compagnies privatisées voyant le salaire minimum promis aux ouvriers de la fonction publique alors que le privé en est exclu, sont entrés en lutte pour exiger la renationalisation de leurs entreprises ou même simplement que le jugement des cours de

justice qui s'était prononcées pour cette renationalisation, soit simplement appliqué. Même les partisans de Sissi peuvent reprendre cela : s'il est est tant que ça pour la patrie et l'économie, pourquoi serait-il hostile à cette revendication ?


Pourtant, il refuse.

Ce qui a provoqué quelque chose de nouveau en Égypte depuis la révolution de 2011, un «Comité de coordination des travailleurs contre la privatisation » regroupant 11 entreprises publiques privatisées dont, lin de Tanta, fil de Shebin, chaudières el Nasr, Ideal, Huiles et Savons d'Alexandrie, Mécanique agricole de Nubara, Samanoud, Papier Simo, Petrotrade, qui anime la lutte des travailleurs de ces entreprises depuis 31 jours, en occupant le siège du syndicat d’État depuis un mois. Le comité a manifesté devant le siège du gouvernement le 8 mars pendant que les ouvriers des filatures Shebin al Kom manifestaient à Menofiya pour le paiement des bonus qui leur ont été promis, pour que les promesses soient tenues. Jusque là, ces combats s'étaient mené usine par usine, et les promesses suffisaient à les arrêter suffisamment longtemps. Pour la première fois, il y a un début de coordination et peut-être que la tactique des promesses non tenues atteint ses limites.Par ailleurs, le salaire minimum ne concernant que les titulaires, on revoit des mouvements de travailleurs précaires pour leur titularisation, comme par exemple, les enseignants temporaires de Minya qui ont manifesté le 10 mars après bien d'autres, ou comme les travailleurs temporaires de l'hôpital central de Kom Ombo, pour exiger leur intégration à plein temps.

 

En fait ce sont quasi tous les secteurs de la fonction publique qui entrent en lutte, à leur tour ou en même temps.

Pour ne parler que de ceux entrés en lutte ces derniers jours, citons les employés de la bibliothèque de Damanhour, les personnels ouvriers de l'Université d'Alexandrie et de Kafr el Sheikh, les travailleurs de la Compagnie Nationale de Navigation d'Alexandrie, les agents de nettoyage d'Ashmun, de Banha et de Qena alors qu'à Assouan ils obtiennent une augmentation de 125 LE, les employés du ministère de l'agriculture pour la réforme agraire à Louxor, les salariés de l'irrigation à Kafr el Sheikh et Nag Hammadi, ceux chargés de la gestion des semences du ministère de l'agriculture aussi à Kafr el Sheikh, l'usine de verre pharmaceutique de Suez, sans oublier ceux de l'entreprise de Céramique Cleopatra à Suez, Benzaioun à Qena, la centrale électrique d'Ain Sokhna aussi à Suez pour différentes revendications et qu'à l'entreprise Kima à Assouan ainsi que ceux des engrais toujours à Assouan, le ministre de l'industrie a promis de satisfaire leurs revendications... Phénomène nouveau aussi, on voit la presse relever le niveau de salaires de ces employés de la fonction publique, considérés comme privilégiés par rapport au privé, qui sont très bas, souvent 350, 400 voire 600 LE par mois, soit de 35 à 70 euros mensuels.


Bref la grève générale illimitée des professions de santé, la plus organisée, s'affirme sur fond de multiples grèves éclatées dans les secteurs publics de la Poste, du textile, des transports, des routes et ponts, de la navigation, de la métallurgie, de l'administration agricole, du commerce... Pour les autorités, cette grève est le problème principal car elle pourrait représenter ou unifier tous ces mouvements – au moins comme mouvement par substitution pour le moment à défaut encore d'un véritable mouvement général - plutôt que de rencontrer l'hostilité du public, malgré les tentatives du nouveau gouvernement et ses méthodes pour l'isoler, qui pour le moment n'arrêtent rien du tout. Et on pourrait presque dire, bien au contraire...

 

Situation sociale générale désastreuse...


Il faut dire que si les travailleurs entrent en grève ainsi, ou y pensent, ce n'est pas par gaieté de cœur mais parce qu'ils y sont contraints par la situation économique catastrophique. Depuis la révolution, le chômage a augmenté de 50%. L'inflation est à deux chiffres depuis longtemps, 11,7% sur la dernière année : et elle a été à nouveau de 11,4% en janvier et 10,2% en février et bien plus pour les produits de première nécessité alors que les salaires sont ridiculement bas. Les coupures d'électricité qui étaient rares en hiver deviennent la norme et se sont encore aggravées cet hiver. En réponse, une bonne partie des égyptiens sont en situation de désobéissance civile et ne payent plus leurs factures. On estime qu'ils ont été 12 millions l'an passé à ne pas payer. Du coup, le 9 mars 2014, le nouveau gouvernement a décidé d'augmenter les tarifs d'électricité de 10 à 15% pour les gros consommateurs. Ce qui ne va pas arranger sa popularité.


Par ailleurs, alors que la pénurie de gaz se fait déjà sentir, le gouvernement vient de relever de 800% en ce début d'année les tarifs autoroutiers pour les camions et bus, ce qui va se répercuter sur les prix à la consommation et pourrait bien entraîner aussi les camionneurs dans une lutte comme ils en ont menacé le gouvernement.

On a constaté que cet hiver, qui a été particulièrement froid et pluvieux, plusieurs personnes sont mortes de froid. Ce n'est pas que l’Égypte soit un pays froid, mais avec la malnutrition, la dégradation des services de santé et de nettoyage, la propagation plus facile et rapide des épidémies, les organismes sont fragilisés, tout particulièrement ceux des égyptiens qui vivent dans la rue ou dans des bidonvilles insalubres, en rappelant que 40% des 85 millions d'égyptiens vivent avec moins d'un euro par jour. Ainsi s'il n'y a pas de chiffres officiels, deux journalistes ont écrit ces derniers jours que rien pour la région du Grand Caire, ils estimaient à 30 000, le nombre de personnes mortes de froid cet hiver.

Mais dans le même temps, la richesse des riches – et celle des militaires - s'est accrue. Elle n'est pas quantifiable mais lorsque les médecins demandent que les revenus des dirigeants du ministère de la santé soient publiés et reversés au budget de la santé, c'est quelque chose qui parle à tous. Le luxe s'étale partout, est visible de tous.

 

...et chute du gouvernement dans une situation politique à nouveau électrique et mouvante

C'est ce fond social hautement explosif de misère face aux richesses et en même temps de luttes qui a provoqué la chute du gouvernement Beblawi le 24 février. Bien sûr, en même temps, cela correspond à des manœuvres des autorités. En quelque sorte - toutes proportions gardées - comme en juin-juillet 2013, un coup d’État dans la révolution, une manœuvre politicienne dans le mouvement social. Mais ce qui nous importe d'abord, c'est notre camp, le mouvement social et ce qu'il porte.En effet, depuis le début de la révolution de 2011, la promesse d'un salaire minimum a été le hochet que les gouvernement successifs ont agité devant les classes populaires en révolte pour

tenter de les calmer. Et tout le monde a en mémoire que la chute du gouvernement Morsi a été provoquée - en partie - par son refus de mettre en application le salaire minimum, sinon pour seulement 120 000 fonctionnaires alors qu'il y a 7 millions d'agents de la fonction publique. Par ailleurs le printemps 2013 avait vu surgir un nombre considérable de grèves, tel que l'histoire n'en a jamais connu. Des millions de personnes des milieux populaires qui n'avaient pas été entraînées par la révolution de 2011sont alors montées sur la scène sociale, notamment beaucoup de femmes, et des régions et zones rurales. Ce sont particulièrement eux que Sissi a su tromper.


Sissi a renouvelé la même promesse de toujours, en septembre 2013 : le salaire minimum de 1200 LE serait appliqué en janvier 2014 à toute la fonction publique. C'est entre autre grâce à cela mais aussi à ses promesses de renationaliser une partie du secteur privatisé et d'accorder les libertés syndicales, qu'il a pu obtenir en réveillant les vieux souvenirs du nassérisme, un certain soutien populaire pour sa lutte contre le terrorisme islamiste.

Tout cela était particulièrement personnalisé au gouvernement par la présence du ministre Kamal Abu Eita, fondateur du premier syndicat indépendant sous Moubarak et acteur important de la lutte pour le salaire minimum. C'est pour ça qu'on a vu des centaines de syndicats - y compris indépendants - se prononcer en faveur de Sissi et de sa constitution. Et que les travailleurs ont fait preuve d'une certaine patience. Dans certaines grèves, on voyait même  des portraits de Sissi portés par des salariés.


Mais entre temps, la promesse du salaire minimum a été réduite aux seuls fonctionnaires d’État. C'est ce qui a causé les luttes début février quand bien des salariés de la fonction publique qui avaient patienté jusque là se sont aperçu de l'escroquerie.Et c'est alors qu'à cette revendication du salaire minimum a été associé à ce moment tout ce qu'avait promis Sissi et qui traîne dans les esprits et les attetnes populaires, depuis janvier 2011, la renationalisation des secteurs privatisés, l'obtention des libertés syndicales et l'élimination des corrompus au sommet de l’État comme de la machine économique.


Car le « dégage Moubarak » de début 2011 signifiait pour le peuple « dégage tous les petits Moubarak » à tous les niveaux et pas seulement le dictateur. Il en allait de même en 2013. Le peuple en lutte voulait dégager la politique économique de Morsi et tous ses serviteurs, et pas seulement Morsi et encore moins – dans un premier temps en tous cas - les Frères Musulmans. Ce pourtant dans quoi l'armée l'a finalement entraîné avec le soutien ou la participation de toute l'ancienne opposition laïque, libérale, démocrate, nassérienne ou de gauche, à l'exception toutefois des Socialistes Révolutionnaires et du Mouvement du 6 avril comme d'un certain nombre d'organisations de la société civile.


Les revendications actuelles sont donc le retour de boomerang des promesses non tenues de Sissi. En quelque sorte, un spectre le hante : ses promesses. Car à la différence de Moubarak qui n'avait qu'à lever un sourcil pour qu'aussitôt ses forces de sécurité écrasent sans bruit toute velléité de révolte, Sissi, lui, est obligé de tenir compte de l'opinion publique populaire, de gouverner


avec elle. C'est une des bases de son régime bonapartiste. Le 3 juillet, il n'a pas brisé la révolution mais en a détourné le cours, en faisant croire aux classes populaires qu'il les écoutait. Il a tenté de transformer son régime bonapartiste en dictature classique en novembre et décembre 2013 où il a étendu la répression contre les Frères Musulmans à toute la contestation démocratique en interdisant de fait grèves et manifestations. Mouvement qu'il comptait conclure par un plébiscite les 14 et 15 janvier, mais qui s'est révélé un échec. Du coup, les choses s'inversent et de son régime, il reste surtout les promesses. Ce qui explique l’attitude du nouveau gouvernement qui pratique la promesse comme une fuite en avant. Bien sûr, il réprime toujours, et notamment les Frères Musulmans, mais aussi des grèves et manifestations.

Mais surtout, il hésite, et ça se sent depuis 15 jours. Il dit que les revendications des grévistes sont légitimes, mais qu'il faut d ela patience, reconstruire l'économie et surtout va le dire aux grévistes. Bref il cède à tout, ou plus exactement promet tout pour le futur, en se disant que comme ça, il gagne du temps, qu'il ne tiendra pas ses promesses mais que les élections lui permettront alors de gagner encore un peu de temps, et ainsi de suite, jusqu'à ce que la situation lui permette de frapper vraiment cette révolution.

 

Les soutiens populaires de Sissi peuvent se retourner brutalement contre lui

Mais en même temps, plus il promet, plus il accumule de la dynamite, chaque promesse se transforme en un spectre de plus en plus grand et menaçant qui vient hanter le régime et tous les possédants. Car on voit que le «futur» se rapproche pour les classes populaires. Elles en ont assez d'attendre. Le futur commence aujourd'hui comme l'écrivait un blogger révolutionnaire égyptien. Alors, ces promesses deviennent d'autant plus dangereuses que la partie du peuple qui y croit ou y a cru est celle, la plus pauvre, la plus marginalisée dans l'économie, qui n'a pas participé à la révolution de janvier 2011 mais qui est montée sur la scène sociale seulement en juin 2013. Le choix de Sissi a alors été de la maintenir sur la scène politique en en faisant un acteur de sa lutte contre le terrorisme. Mais cette population qui vient d'arriver sur la scène politique et qui veut croire dans les promesses de Sissi parce qu'elle meurt de faim, pourrait très bien se retourner contre son idole, et cela du jour au lendemain, dés qu'elle s'estimerait trompée, dés qu'elle verrait que les promesses pour le futur ne sont pas tenues, parce qu'elle est peut-être en train de décider que le futur c'est maintenant. Ce qui sépare leur espoir de leur rage est infime.


On les voit en rage contre les Frères Musulmans ou contre les militants démocrates révolutionnaires qui s'opposent à l'armée, parce qu'ils voient en eux des privilégiés très loin de leur préoccupation de survie quotidienne et qui ne font par leur opposition que repousser l'arrivée du futur, l'arrivée au pouvoir de Sissi et alors la réalisation de leurs espoirs. Mais les mêmes ne s'opposent pas aux ouvriers en lutte, parce qu'ils en sont aussi, ou les côtoient dans les mêmes quartiers, autour des mêmes  luttes pour le pain,  en particulier dés que ces ouvriers manifestent avec des pains ou des gamelles, ce qu'ils font souvent, pour faire comprendre dans quel camp ils se trouvent. Parce qu'ils voient bien que ces ouvriers veulent aussi que le futur promis soit maintenant, qu'ils ne sont pas tant une opposition à Sissi mais une pression pour que les promesses soient tenues. Si les espoirs de ces nouveaux arrivés sur la scène politique tombent, ils seront les premiers à vouloir brûler leur idole. Et d'autant plus violemment. Car il n'y a rien de pire que les espoirs trahis.

 

Des manœuvres comme une méthode Coué

Aussi, dans une dernière tentative dérisoire à la manière de Coué, le gouvernement vient de signer le 10 mars une charte avec le syndicat d’État à sa solde, où les ouvriers s'engageraient à ne plus faire grève pendant un an et à travailler gratuitement deux heures de plus chaque jour pour sauver la patrie. Ça indique bien ce qu'il veut : du temps pour les élections. Mais ça ne peut que convaincre un peu plus que ce nouveau gouvernement n'est pas mieux voire encore pire que le précédent. D'autant plus que Sissi avait promis de rompre avec le vieil appareil de Moubarak et qu'on voit ce dernier revenir au galop.


La chute du gouvernement Beblawi est une rupture avec les hommes de l'opposition, ceux qui ont accompagné la révolution du 25 janvier 2011. Ceux du parti Destourien, social-démocrate, nassérien l'ont peut-être quitté, plus qu'ils n'en ont été chassés, parce qu'ils étaient en profonde crise, ne pouvant plus assumer l'essentiel des reproches populaires, sans risque d'explosion interne, comme ils l'avaient fait depuis leur appel au secours de l'armée le 3 juillet contre la révolution sociale menaçante. Il ne reste que des anciens du PND et du Wafd ou proches de Moubarak - comme la nouvelle ministre du travail – pendant que d'autres, ou les mêmes, sont des nouveaux milliardaires, hommes d'affaires partisans des privatisations.


Certains y voient un gouvernement resserré autour de Sissi ayant jeté dehors les anciens de l'opposition pour préparer l'élection de Sissi. Certes. Mais il faut peut-être aussi et surtout se demander si ce n'est pas l'opposition qui a choisi de partir en voyant venir la tempête, un peu en grand ce qu'avaient fait plus tôt Baradei puis un ministre symbole du Parti Social-Démocrate.


Le nouveau gouvernement a pour certains l'allure d'un retour à Moubarak et donc d'un renforcement du régime. C'est peut-être aussi l'inverse, les rats quittent un navire qu'ils ne sentent plus si solide. En fait Sissi n'a plus le choix de ses amis surtout depuis son échec au référendum, depuis que tout le monde - partis d'opposition compris -  a vu que le peuple avait commencé à le lâcher. Avec le lâchage populaire, commence le lâchage des partis. Bien sûr, Sissi bénéficie encore d'un large soutien populaire, mais s'il est encore large, il est moins profond et sa marge de manœuvre se rétrécit. Bien sûr encore, s'il décidait de se lancer dans la campagne des présidentielles, on verrait à nouveau des organes de presse, des partis, des personnalités le soutenir ou le rejoindre. A commencer par les nassériens qui prônent une alliance privilégiée entre l'armée et eux.


Mais globalement, la situation est bien moins favorable à Sissi qu'il y a deux mois. C'est bien pour tout cela que Sissi hésite à se présenter aux présidentielles. Peut-être le fera-t-il finalement autour du 11 mars, comme ses amis l'ont à nouveau écrit. Mais ce que les humoristes raillent en disant que les journalistes ont déjà écrit au moins mille fois depuis deux mois qu'il allait se présenter dans les heures qui suivent.

 

D'un côté, Sissi peut difficilement ne pas se présenter sans trahir tous ceux du peuple à qui il avait promis de défendre leur cause et précipiter ainsi ses partisans dans le chemin de la contestation. On voit quelques petites manifestations d'encouragement à sa candidature, mais dont on peut se demander si la faible participation ne fait pas la démonstration inverse.


D'un autre côté, il sait d'une part qu'il ne pourra pas résoudre la question sociale et d'autre part que sa tentative de bonapartisme, de dire aux ouvriers « je vous ai compris » pour les calmer, est en train de trouver ses limites.

En conséquence, en se présentant aux présidentielles, il sera peut-être le prochain a être renversé, lâché par l'appareil d’État comme l'ont été Moubarak et Morsi pour sauver l'essentiel face à la révolte qui gronde. Il servira de bouc émissaire et peut-être même ce mouvement a-t-il commencé. Peut-être commence-t-il à sentir le goût douteux du soutien de ses partisans. Alors que s'il ne se présentait pas, il serait assuré du plus haut poste dans l'armée et d'une certaine tranquillité.

 

On verra ce qu'il fera, mais le jour où Sissi décidera de se présenter aux élections, s'il le fait, il scellera son destin.

De toute façon, quel que soit son choix, ses longues hésitations depuis que son plébiscite a échoué les 14 et 15 janvier, avec une participation faible, en particulier dans la jeunesse, montrent que le régime n'est plus celui qui mobilisait des millions d’Égyptiens le 26 juillet dans les rues ou qui imposait des lois scélérates en novembre 2013 interdisant de fait, les grèves et les manifestations, mettant plus de 20 000 personnes en prison.

 

Evolution des consciences populaires


Et ce qui est encourageant pour l'avenir, quels que soient les calculs et les tactiques en haut, c'est qu'on voit des évolutions de conscience politique en bas. Et c'est ça qui est important, bien plus que les calculs en haut.

Le dimanche 2 mars, les travailleurs en grève de 9 compagnies industrielles, les représentants de la grève des médecins, des représentants de la poste, ainsi que des représentants des syndicats indépendants de l'aviation civile et des chemins de fer ont répondu au nouveau premier ministre égyptien qui avait lancé un appel à cesser les grèves et à travailler plus pour sauver l'économie égyptienne, en déclarant que dorénavant ils unifieraient leurs luttes et leurs forces afin d'obtenir :


             le salaire minimum que le gouvernement avait promis mais pas tenu :

 

  • le retour des compagnies privatisées au secteur public

  • le limogeage de tous les éléments corrompus de leurs

  • de meilleurs conditions de travail et de salaires pour tous

privées...

 

Ils ont expliqué que jusqu'à présent, ils avaient tous mené des luttes et des grèves, même nationales, mais isolément et avaient tous perdu. Ils avaient donc dorénavant décidé d'unir leurs luttes. Ce qui est un peu plus qu'une coordination des luttes, mais dans le contexte égyptien, aussi l'embryon d'un parti ouvrier large encore flou avec l'amorce d'un programme populaire.

 

Les médecins ont fait une déclaration spécifique disant que pour leur part, ils avaient toujours mené leurs luttes de leur côté, séparés de ce qui se faisait ailleurs, mais que maintenant ils avaient décidé de se battre avec les autres. Par ailleurs ils ont rejeté le choix de la nouvelle ministre du travail Nahed Al-Ashry, « l'ennemi numéro 1 des travailleurs ». Une campagne de pétitions du type de «Tamarod » a déjà commencé dans les milieux ouvriers et syndicaux afin de retirer la confiance à la nouvelle ministre. Ils ont demandé également le limogeage du ministre de la santé dont les médecins avaient déjà refusé la nomination du temps de Moubarak. Ils ont enfin dénoncé le nouveau gouvernement comme un cabinet de guerre contre les travailleurs, composé essentiellement d'anciens du PND, le parti de Moubarak.

Quel que soit le choix de Sissi, qui tend peut-être de plus en plus à se réduire maintenant chaque jour qui passe  à une question d'ordre secondaire, car s'il ne se présente pas il aura été mis en échec par le mouvement populaire et s'il se présente il pourrait bien être renversé par lui.


Après la chute de Moubarak en 2011, celle du CSFA en 2012, celle de Morsi en 2013, on pourrait bien avoir celle de Sissi en 2014

 

Jacques Chastaing

Publié dans Egypte

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