Egypte : les dangers de la transition

Publié le par revolution arabe

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Deux semaines après la mobilisation historique du 30 juin, qui s'est soldée trois jours plus tard par la destitution de Morsi par l'armée, un nouveau processus de transition se met en place sous la houlette de celle-ci.

 

Déclaration constitutionnelle, référendum, promesse d'élections législatives en 2014, le vocabulaire donne une impression de déjà-vu et rappelle la phase qui avait suivi la chute de Moubarak en février 2011. À ceci près que cette fois, un acteur majeur a été éliminé et que de nouveaux accèdent aux responsabilités. Avec la cooptation de l'opposition libérale, notamment la nomination de Mohamed El-Baradeï au poste de vice-président en charge des relations internationales, mais aussi de cadres « discrets » de l'appareil de l'ancien régime, en premier lieu le président par intérim Mansour, le remaniement du personnel politique va bon train.


Au détriment des grands perdants que sont les Frères musulmans, délégitimés par la population et renversés par l'armée. Si elle n'a pas dit son dernier mot, balayée par cette nouvelle vague de la révolution égyptienne après avoir échoué à l'épreuve du pouvoir, la confrérie entre vraisemblablement dans une phase de déclin irréversible et avec elle ce qu'on appelle l'islam politique en tant que force de gouvernement.

Union sacrée ?
Mais si la démonstration et surtout l'expérience est désormais faite aux yeux des masses que les Frères musulmans sont le « produit d'une crise qu'ils ne peuvent résoudre », le défi pour le mouvement révolutionnaire égyptien reste énorme, et en premier lieu celui de se doter d'une direction politique propre autonome et imperméable aux sirènes du jeu de chaises musicales en cours. Si il était prévisible et dans l'ordre des choses que l'opposition libérale profite de la chute de Morsi pour se précipiter dans ce jeu, l'annonce faite aujourd'hui de la nomination du secrétaire général de la Fédération égyptienne des syndicats indépendants, Kaml Abu Eita, au poste de ministre du Travail, une semaine après un scandaleux appel à suspendre les grèves, est un coup dur pour le mouvement ouvrier égyptien, acteur majeur de la révolution.

L'autre défi reste dans le retour de l'illusion tenace vis-à-vis du rôle de l'armée, symbolisée par la reprise du slogan « Le peuple et l'armée d'une seule main » qui a salué pendant plusieurs jours le survol de la place Tahrir et du palais d'Ittihadeya par l'aviation. Si celle-ci, en prévoyant une mobilisation monstre le 30 juin, avait préparé à l'avance les conditions de son intervention, profitant d'un calendrier idéal (l'approche du Ramadan réduisant la plage de contestation), elle ne s'était peut-être pas attendu à être à nouveau réintroduite par la mobilisation dans son rôle de « protectrice de la nation ». Adoubée même par des figures de l'opposition de gauche, comme le nassérien Hamdeen Sabbahi qui en avait appelé à elle dès le soir du 30 juin.

Épilogue ou prémisse ?
Profitant de son état de grâce et de la haine qui prévaut désormais envers les Frères musulmans dans une large partie de la société égyptienne, bien au-delà du mouvement lui-même, l'armée a au matin du lundi 8 juillet frappé un grand coup contre son vieil ennemi, en se livrant à un véritable massacre contre les supporters du président déchu, aux abords du siège de la Garde présidentielle. Les accusant d'avoir attaqué en premier, l'armée a ouvert le feu sur la foule, tuant 51 personnes et en blessant plus de 300 autres, soit la plus grande tuerie commise directement par l'armée depuis la révolution du 25 janvier.
Si les Frères musulmans ont eux-mêmes été impliqués dans des attaques meurtrières les jours précédents (1), les réactions observées dans le mouvement face cet épisode répressif de la part d'une armée à peine revenue aux affaires, oscillaient entre indifférence, justification et satisfaction explicite. Des réactions qui témoignent de l'urgence de la tâche pour la Révolution égyptienne qui consiste, après s'être débarrassé d'un de ses deux principaux ennemis, les Frères musulmans, à lutter de toutes leurs forces contre « l'Union sacrée » au sein de laquelle l'armée, avec la complicité de l'aile « libérale » de la classe dirigeante du pays, tente de les étouffer.

Romain Hingant

Publié dans : Hebdo Tout est à nous ! 204 (18/07/13)

Publié dans Egypte

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