Egypte : Les islamistes font le forcing constitutionnel !

Publié le par revolution arabe

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Le nouveau pouvoir égyptien, conduit par le président Mohammed Morsi – élu à la mi-juin 2012 et issu des Frères musulmans – a-t-il atteint ses objectifs ?

 

Provisoirement, on peut répondre par l’affirmative à cette question, suite à l’adoption de la nouvelle constitution présentée par la mouvance actuellement au gouvernement. Néanmoins, l’exécutif ferait bien de se garder de tout triomphalisme.


Le 22 novembre 2012, le président Morsi avait rendu public un décret, élargissant ses pouvoirs et mettant ses décisions à l’abri des recours en justice.

 

De la sorte, le président avait tenté de casser le risque de blocage persistant, résultant de certaines décisions prises par des juges parfois proches du pouvoir antérieur. Ainsi la Justice avait-elle dissout, en juin 2012, le parlement qui avait été régulièrement élu fin 2011 (et dominé par les islamistes), au moment même où se préparait le second tour de l’élection présidentielle.


Le fait, pour Mohammed Morsi, de concentrer entre ses mains les pouvoirs exécutif, législatif et maintenant judiciaire apparaissait comme une lourde menace aux yeux de beaucoup d’Égyptien-ne-s. Au moment où les protestations montaient, le pouvoir issu des Frères musulmans mit une deuxième décision sur la table. « A la va-vite » et en l’absence de députés libéraux, coptes et de gauche (ayant décidé de boycotter les séances), la majorité islamiste vota le texte d’une nouvelle constitution. Son adoption, qui devait intervenir de façon extrêmement rapide – alors que le texte final sortit le 30 novembre 2012, un référendum devait être organisé dès le 15 décembre, ne laissant pas le temps pour un débat approfondi devait alors clore la période des « pouvoirs spéciaux » du président.

 

Ainsi plaçait-il les opposants face à un dilemme :

 

ils devaient soit accepter l’approbation très rapide de la nouvelle constitution, ou alors admettre le maintien des pouvoirs spéciaux. Néanmoins, les critiques sur le texte constitutionnel continuaient. Celui-ci donne surtout des satisfactions symboliques aux islamistes, notamment par des références à la Charia ( mais ces dispositions réitèrent pour l’essentiel celles qui se trouvaient déjà dans la constitution antérieure de 1971 en y ajoutant toutefois des compétences d’interprétation données à des « experts » non élus ). Le texte maintient, par ailleurs – en tant que gage à l’armée – le secret conservé jusqu’alors sur le budget de la défense. Et il rend toujours possible le jugement de civils devant des tribunaux militaires. Cependant, parmi les légères avancées positives, on trouve une limitation des mandats présidentiels mais cela reste à voir en pratique . En même temps, des passages de la constitution antérieure ont disparu qui consacraient, p.ex., l’égalité femmeshommes ou la lutte contre la traite d’êtres humains (article que certains islamistes considéraient comme un obstacle au mariage précoce de leurs filles par les familles).


A partir du 05 décembre 2012, des affrontements eurent lieu autour des bâtiments de la présidence égyptienne, entre adversaires et partisans du pouvoir et firent neuf morts (dont un militant pro-Frères).

 

Des témoignages font état de tortures exercées sur leurs adversaires par des militants des Frères musulmans. La Garde présidentielle, qui est sous le contrôle de l’armée, avait auparavant laissé des manifestants accéder aux alentours de la présidence. Dimanche 09 décembre, l’armée se fit enfin entendre : elle demanda aux deux parties en présence « de dialoguer », tout en maintenant l’ordre public. Le même jour, cinq avions de chasse survolèrent le centre du Caire à basse altitude.


En réaction à la pression grandissante, le président Morsi recula partiellement.

 

Ainsi abandonna t-il de lui-même, le samedi soir (08 décembre), ses nouveaux pouvoirs élargis… mais tout en maintenant le référendum du 15 décembre. Ce dernier fut finalement organisé sur deux jours, les 15 et 22 décembre. En parallèle, il annonça la suspension de plusieurs nouvelles taxes, pesant sur des produits de première nécessité, afin de tenter de restaurer une popularité entamée. Cette annonce était accompagnée de celle de l’augmentation d’une autre taxe, celle sur la bière, qui se trouve triplée d’un coup. Cela constitue un geste symbolique d’ordre idéologique pour les islamistes. De toute façon, le pouvoir « frériste » devra composer avec l’armée. Celle-ci peut cohabiter avec un exécutif islamiste mais veillera bien à ce que certaines lignes jaunes ne sont pas franchies… et notamment à ce qu’on ne touche pas à son pouvoir économique. Selon les sources, les militaires contrôlent entre 25 % et 40 % de l’économie du pays.


L’ Égypte vient de traverser une période de tension intense, qui s’est provisoirement clos par les résultats du référendum.

 

Lors du vote du 15 décembre, dans les grandes villes, 56 % des électeurs auraient approuvé le nouveau texte constitutionnel ; le 22 décembre, lors du vote dans les campagnes, 71 % des électeurs ruraux auraient fait de même. Le taux global d’approbation serait ainsi de 63,8 %. Ces résultats, surtout ceux des villes, ont fait l’objet de nombreuses contestations. Surtout, le taux global de participation au vote ne dépassant pas un tiers des électeurs-électrices inscritEs, le pouvoir aurait tort de crier au triomphe.

 

Lors des affrontements dans les jours précédant le référendum, il a vu une coalition d’adversaires (libéraux bourgeois, socialistes, femmes, coptes...) se liguer contre lui.


Les islamistes, qui restent une force ancrée dans la société, n’ont certainement pas dit leur dernier mot. Les opposants, les démocrates, les progressistes et les syndicalistes non plus ! Le FMI, à son tour, a pressé – ces derniers temps - le pouvoir exécutif à boucler rapidement la constitution, pour organiser des élections législatives dans la foulée. Ces élections auront lieu, elles sont maintenant prévues pour la fin février 2013. L’intérêt du FMI derrière cette demande consistait, surtout, à voir les autorités égyptiennes « légitimées » pour adopter rapidement des « mesures impopulaires, mais économiques nécessaires ». Ce qui ne promet point des lendemains qui chantent mais certainement de futures luttes sociales.


Bertold Du Ryon

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