En Algérie, l’éclosion du mouvement LGBT (regards)

Publié le par revolution arabe

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Face au déni et à la répression, les homosexuel(le)s algérien(ne)s s’organisent en marge de la société, investissant Internet pour libérer la parole et conquérir un début de visibilité. Dans la difficulté.

 

« Mes parents ont rapidement essayé de me "viriliser", explique Nabil [1], accoudé à la table d’une terrasse d’un hôtel huppé, planté sur les hauteurs d’Alger. Petit, mon père promettait de m’offrir une pièce de dix dinars et un paquet de bonbons si j’allais jouer au football avec les autres garçons. J’allais mordre la poussière juste pour avoir mon dû, se remémore le trentenaire rigolard. Et puis ils ont fini par me forcer à rester à l’intérieur du foyer, pour ne pas leur foutre ’’la chouma’’. »


Très longtemps, la famille de Nabil est restée dans « le déni absolu ». Et puis, il y a eu la « révélation », « le clash » et la rupture. Après des années de mensonges, de justifications bricolées dans l’urgence, Nabil a avoué à ses parents son homosexualité. Il a dû quitter le foyer, trimbaler quelques mois de galère avant de se réconcilier avec les siens. « Une exception algérienne », insiste-t-il. Bien souvent, les autres peuvent tirer un trait sur leurs proches. Depuis sept ans, Nabil mène, avec une vingtaine d’autres activistes, la lutte pour la reconnaissance des droits LGBT. Un travail associatif et militant périlleux dans un pays où les normes sociales et religieuses incriminent toute pratique sexuelle hors mariage, et où l’homosexualité reste un délit sévèrement puni par la loi. Jusqu’à trois ans de prison.

« L’homosexuel(le) algérien(ne) n’est pas un militant »

Encore jeune, le mouvement, articulé autour de deux groupes très actifs, commence pourtant à prendre de l’ampleur. Sur la toile depuis 2007 et 2011, Abu Nawas, du nom du poète arabe classique connu pour son amour des deux sexes et Alouen ("couleur") offrent aux lesbiennes, homos ou trans de tout le pays, un espace d’échanges, une oreille attentive, et une présence symbolique.

 

Pour autant, les militants d’Alouen restent réticents à l’idée de se baptiser comme un "mouvement" représentant la "communauté" des homosexuel-les d’Algérie. « Il y a bien une communauté LGBT, mais elle se restreint à un groupe de militants identifiés pour la plupart », analyse Lamia, commerciale à Alger, très active au sein de l’association Alouen. Pour parler de communauté, s’emporte la jeune femme, il faudrait que les Algériens ne se voilent pas la face sur leurs propres pratiques homosexuelles. »


Dans une société frappée par la frustration, où les échanges amoureux les plus fondamentaux sont entravés par l’absence de lieux de rencontre et d’espaces dédiés aux loisirs, ainsi que l’interdiction du sexe hors mariage, où le contrôle social pénètre jusque dans la chambre à coucher, la relation homosexuelle est souvent appréhendée comme un exutoire. « Une compensation » que l’on tait. « Ils disent qu’ils veulent juste prendre leur pied, "se faire un cul", parce qu’ils n’ont pas le choix , explique Lamia qui évoque ces "hétéros actifs", parfois homos mais qui ne se l’avoueront jamais. » Face à la pression des proches et l’injonction au mariage, même les homosexuel(le)s convaincus finiront par épouser le sexe opposé. « L’homosexuel(le) algérien(ne) n’est pas un militant, il s’accommode bien de la réalité pour mener sa vie en cachette, jusqu’à ce que les obligations le rattrapent. »

La lutte pour la visibilité, un combat d’abord virtuel

Dans ce contexte, la mobilisation des LGBT algériens se concentre d’avantage sur "l’acceptation de soi" plus que sur le changement institutionnel ou juridique. Et pour adapter son répertoire d’actions à une société conservatrice, il a fallu emprunter des chemins de traverse. « Par obligation », le militantisme s’est déplacé sur un tout autre terrain : celui du web. Avec la mise en place de forums de rencontres ou sa radio participative, la communauté a réussi à pallier l’absence de cafés ou de bars gay friendly pour faire interagir les homos de l’Algérie profonde et citadine. « Il ne reste qu’un pas à franchir, pour celui ou celle qui se sent mal dans sa peau et qui cherche des réponses. Trois petites lettres à taper, ou un mot un peu tabou, sur le clavier d’un cyber. C’est l’étape la plus dure mais la plus importante », raconte la militante algéroise.


Mais les actions sur le Net ont une autre cible, les relais d’opinion comme les médias, qui évoquent chaque année la situation des LGBT dans le pays, à l’occasion du TENTEN, la journée de célébration initiée par l’association Abu Nawas. Persuadés que « la rue se gagne en amont », les activistes savent surtout que l’engagement virtuel est une nécessité de sécurité. « À quoi bon sortir avec nos drapeaux multicolores si ce n’est pour se faire lyncher ? », questionne faussement une figure du mouvement. Zak Ostmane en sait quelque chose. Depuis qu’il a fait son coming out en public, le blogueur algérois ne quitte plus son sac de voyage. Menacé de mort, il doit changer de toit tous les soirs. Sa photo a circulé sur Internet et sur Facebook, une page a même été créée pour lancer une fatwa à son encontre.


Face aux menaces qui pèsent sur eux, les militants LGBT savent que le combat pour la visibilité est une lame à double tranchant qu’il faut manier avec prudence. « Pour le moment, le pouvoir nous laisse tranquille, mais si on commençait à les titiller en exigeant le changement de la loi, il saurait s’y prendre », raconte, inquiet, Nabil. Qui conclut : « Il sait utiliser "le péril homo" pour galvaniser la plèbe. Et là ce n’est pas des forces de sécurité qu’il faudrait se méfier, mais du peuple lui-même. »Par Alicia Bourabaâ| 11 mars 2014

Notes

[1] En raison des menaces proférées à l’encontre des membres de la communauté LGBT, nos intervenants ont préféré donner un prénom d’emprunt.

 

http://www.regards.fr/societe/en-algerie-l-eclosion-du-mouvement,7547

 

 

 

 

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