Entre la Libye et l'Italie, une curieuse idylle postcoloniale (Rue 89)

Publié le par revolution arabe

Le chef libyen Omar al-Mokhtar arrêté par les fascistes italiens, le 15 septembre 1931 devant le Palazzo del Littorio de Benghazi (Wikimedia Commons/CC).

 

En 2008, un traité d'amitié italo-libyen instaure une forte indemnité en réparation du passé colonial. En contrepartie, la Libye s'engage à lutter contre l'émigration. L'année suivante, Mouammar Kadhafi fait un premier voyage officiel à Rome. Devant la France, l'Italie est alors le principal fournisseur d'armes en Libye. Les liens se resserrent.

 

Aux premiers jours de l'insurrection, Silvio Berlusconi se refuse encore à « déranger » le colonel, auquel il a fait le baise-main quelques mois plus tôt. Cette curieuse idylle postcoloniale vaut qu'on s'arrête un peu sur une conquête inaugurée à la veille de la première guerre mondiale et jalonnée d'atrocités peu connues des Italiens eux-mêmes.

Dans le partage de l'Afrique, avant 1914, l'Italie est vue comme une puissance auxiliaire, bonne à ruiner les ambitions françaises en Afrique orientale, au profit des Britanniques et des Allemands. La défaite d'Adoua en 1896 limite les prétentions italiennes au sud du Sahara à la Somalie et l'Érythrée. L'Éthiopie n'est conquise que quarante ans plus tard. Entre temps l'attention se porte vers le sud de la Méditerranée.

 

Si l'Allemagne a des ambitions au Maroc, la France se veut seul arbitre de la région. Le traité du Bardo, en 1881, établit son protectorat en Tunisie, malgré une forte communauté italo-tunisienne et un long travail diplomatique de Rome. Le Royaume-Uni progresse en Egypte. Il ne reste que la Libye, dont seul le littoral paraît exploitable. Un opposant à la conquête appelle cette région la « boite à sable ».

La guerre italo-turque de 1911-1912 marque le déclin de l'Empire ottoman, incapable de conserver ses provinces de Cyrénaïque – à l'ouest – et de Tripolitaine – à l'est. La Libye italienne, agrandie de la région du Fezzan en 1934, dessine les frontières du pays d'aujourd'hui. La guerre se déroule pour l'essentiel à l'ouest, où se concentrent les troupes ottomanes.

 

Un dirigeable italien bombarde les positions ottomanes en 1911 (Wikimedia Commons/CC).

 

À l'est, la confrérie Senoussia, solidement implantée, rend la conquête toute théorique. Le cheikh Idriss qui sera roi de Libye de 1951 à 1969, année du coup d'état du capitaine Kadhafi, est émir de Cyrénaïque. Il s'exile en Egypte en 1923 d'où il soutient Omar al-Mokhtar, le champion de la rébellion libyenne.

Le « boucher d'Addis-Abeba » envoyé pour « pacifier » la Libye

En 1921, un jeune colonel italien, Rodolfo Graziani, qui vient de s'illustrer dans la chasse aux grévistes, est envoyé « pacifier » la Libye. Il va devenir au fil des ans le plus grand criminel de guerre italien, le « boucher d'Addis-Abeba » et la terreur des partisans dans les dernières années du régime. Après la guerre, il purge deux années de prison. Il devient président d'honneur du Mouvement social italien (MSI). Gianfranco Fini, actuel président de la chambre des députés, a été le dernier secrétaire général de ce parti néofasciste, jusqu'en 1995.

En Libye, Rodolfo Graziani met en place des colonnes mobiles sur le modèle de Gallieni à Madagascar. Il utilise les bombardements au gaz en 1928 – une technique éprouvée par les Français pendant la guerre du Rif – et ouvre 16 camps de concentration en Cyrénaïque – à la suite des britanniques durant la guerre des Boers. Les déportés sont au nombre de 100 000 – pour une région qui au recensement turc de 1911 compte un peu moins du double d'habitants. 40 000 ne reviendront pas. Ce sont les proportions du génocide dans les communautés juives de France ou d'Italie pendant la seconde guerre mondiale.

Une exécution collective le 23 septembre 1911 à Sciara Sciat (DormiraJamais).

 

 

Pour l'ensemble de la Libye, on estime le nombre de morts à 100 000, pour une population de 800 000 habitants. Les exactions italiennes ruinent durablement le pays. Le cheptel ovin passe de 800 000 à 100 000 entre 1926 à 1933, les chameaux de 75 000 à 2 600, les chevaux de 14 000 à 1 000. L'eau des puits est empoisonnée quand l'accès n'en est pas comblé. Pour finir, 270 kilomètres de barbelés rendent infranchissables la frontière égyptienne.

Omar al-Mokhtar est fait prisonnier en 1931, à l'âge de 73 ans. Il est pendu dans le camp de concentration de Suluk, devant 20 000 bédouins. La « pacification » s'achève. En juin 1940, Graziani mène l'offensive entre Libye et Égypte, repoussée quelques mois plus tard par les Britanniques. L'intervention allemande retarde le désastre. Devenus les auxiliaires de l'Afrikakorps, les Italiens sont battus en Egypte à El Alamein fin 1942. En mai 1943, la Libye est perdue, les dernières troupes de l'Axe sont encerclées dans Tunis.

« Le lion du désert » censuré en Italie

Depuis 1951, année de l'indépendance, le corps d'Omar al-Mokhtar repose à Benghazi, en face de l'ancien palais fasciste. En 1982, le réalisateur américain d'origine syrienne Mustapha Akkad rend hommage au « Lion du désert », dans une production américano-libyenne en partie financée par le colonel Kadhafi. On y voit quelques images aériennes des camps de concentration italiens. (Voir un extrait du film en anglais)


Comme « La Bataille d'Alger » de Gillo Pontecorvo en France, « Le Lion du désert » est longtemps censuré en Italie. À sa sortie, le président du conseil démocrate-chrétien Giulo Andreotti estime qu'il « porte atteinte à l'honneur de l'armée ». Le socialiste Bettino Craxi promet sans le faire de le diffuser sur la Rai.

À sa descente d'avion à Rome en 2009, Mouammar Kadhafi porte à la boutonnière une photographie d'Omar al-Mokhtar entouré d'officiers coloniaux peu après son arrestation. La presse italienne s'interroge et la plateforme privée Sky diffuse aussitôt le film à plusieurs reprises. Son réalisateur est mort à Amman, quatre ans plus tôt, des suites d'un attentat suicide d'Al-Quaida.

Photo : le chef libyen Omar al-Mokhtar arrêté par les fascistes italiens, le 15 septembre 1931 devant le Palazzo del Littorio de Benghazi (Wikimedia Commons/CC) ; un dirigeable italien bombarde les positions ottomanes en 1911 (Wikimedia Commons/CC) ; une exécution collective le 23 septembre 1911 à Sciara Sciat (DormiraJamais).

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