Guerre des chiffres : combien de morts le 17 octobre 1961 ? (Rue 89)

Publié le par revolution arabe

Pascal Riché | Redchef Rue89

Le FN et une partie de la droite gaulliste nient la réalité du massacre du 17 octobre 1961, au cours duquel la police parisienne a tué plusieurs dizaines de manifestants algériens.

Pour protester contre la décision prise par François Hollande de reconnaître « avec lucidité », au nom de la République, l’un des massacres les plus sinistres de cette période, certains n’hésitent pas à réviser l’Histoire.

Sur plusieurs sites du Front national, on peut ainsi lire le témoignage d’un ancien journaliste de l’Aurore et pied-noir, Manuel Gomez, qui, disant avoir enquêté sur le sujet à l’époque, affirme : « Il n’y eut au cours de cette nuit du 17 octobre que sept morts. »

Cette bataille mémorielle sur le nombre de morts du 17 octobre n’est pas nouvelle. Mais les historiens s’accordent aujourd’hui pour considérer qu’il y a eu, cette nuit-là, plusieurs dizaines de morts et que, sur septembre et octobre – deux mois de violence extrême –, la police a tué entre 120 et 345 personnes. Très rares sont les historiens qui contestent la réalité d’un massacre policier de grande ampleur.

Octobre 61 : deux morts, selon la version officielle

« Deux morts, 44 blessés graves, 7 500 Nord-Africains arrêtés », titre Le Figaro au lendemain de la manifestation, citant des chiffres de la préfecture de police.


La une du Figaro du 18 octobre 1961 

1991 : 200 morts, selon Jean-Luc Einaudi

En 1991, l’historien Jean-Luc Einaudi publie « La Bataille de Paris, 17 octobre 1961 » (éd. Seuil), première enquête d’importance sur cette nuit tragique. Il évoque 200 morts liés à la violence policière, qu’il a recensés sur la base des archives du FLN et de témoignages français et algériens. Mais il ne précise pas très clairement sur quelle période ont eu lieu ces morts.

Plus tard, Einaudi complètera sa liste, estimant le nombre d’Algériens victimes de violences policières à 325, sur la période septembre-octobre 1961.

1997 : 40 à 50 morts, selon la commission Mandelkern

Jusqu’en 1997, le secret prévaut. Les archives sont fermées. Pendant le procès Papon, le ministre de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement charge une commission, présidée par le conseiller d’Etat Dieudonné Mandelkern, d’examiner les documents de la police.

Après plusieurs semaines d’enquête, elle conclut qu’il y a eu « quelques dizaines » de morts cette nuit à Paris. La commission n’a été en mesure de ne dresser qu’une liste de sept noms, mais fait état de 25 morts algériens arrivés à l’institut médico-légal. En rendant son rapport, Mandelkern précise toutefois :

« Nous considérons qu’il faut plutôt majorer ce chiffre. On peut arriver jusqu’à 40, voire 50 victimes, sans doute pas plus. »

1998 : plus de 48 morts, selon la commission Geronimi

Elisabeth Guigou, ministre de la Justice, crée une seconde commission d’enquête dirigée par le juge à la Cour de cassation Jean Geronimi. Elle est en mesure d’affirmer qu’au moins 48 personnes furent tuées les 17 et 18 octobre. Mais selon Géronimi :

« [Ce chiffre est] très vraisemblablement inférieur à la réalité, dans la mesure où l’on n’a pas la certitude que tous les corps immergés, particulièrement nombreux à cette époque, ont été retrouvés et dans la mesure, aussi, où des cadavres ont pu être transportés encore plus en aval de la Seine, jusque dans les ressorts d’Evreux, voire de Rouen, dont les archives conservées sont trop lacunaires pour être exploitées. »

1999 : 30 à 50 morts, selon l’historien Brunet

Un historien, Jean-Paul Brunet, professeur à l’ENS, est autorisé à se plonger en mai 1998 dans les archives. Il part du principe que les policiers ou ministres ont rapporté les faits, dans leurs rapports, avec sincérité. Il s’appuie beaucoup sur les archives de la police, peu sur celles du FLN.

Son estimation pour la nuit du 17 octobre : 30 à 50 morts.

« Au total, l’ordre d’idée qu’on peut retenir comme hypothèse provisoire varierait entre une trentaine –- chiffre qui nous semble le plus vraisemblable –- et une cinquantaine de morts, la probabilité diminuant à nos yeux à mesure que l’on monte entre les deux limites de la “fourchette”. »

Il critique alors vertement Einaudi et son évaluation de 200 Algériens tués. Mais le travail de Brunet est très contesté.

2006 : « bien plus » de 120 morts en deux mois, selon deux historiens anglais

Deux historiens britanniques, Jim House et Neil MacMaster, ont eu droit à un accès illimité aux archives de la préfecture de police, celles qui concernent la guerre d’Algérie occupant 200 cartons de documents.

Ils examinent chaque document et, prenant le contrepied de Brunet, constatent qu’un « processus systématique et presque général de falsification a bel et bien été mis en œuvre lors de la préparation des documents et des dossiers relatifs aux Algériens assassinés ». Autrement dit, Brunet est loin du compte avec sa trentaine de morts.

Les deux historiens refusent cependant de donner une estimation du nombre d’Algériens tués cette nuit-là. Ils s’agacent d’ailleurs de la bataille de chiffres franco-française :

« La recherche et le débat historique concernant les événements de 1961 feraient de grands progrès si l’on s’attachait à attribuer une échelle de temps précise à toute quantification du nombre de victimes. »

Ils analysent pour leur part la crise de 1961 « comme un cycle de deux mois connaissant son pic le plus visible dans la nuit du 17 octobre ».

Conclusion des deux auteurs, après avoir confronté toutes les sources :

« En septembre et octobre, bien plus de 120 Algériens furent assassinés par la police en région parisienne ; ce chiffre doit être comparé aux estimations de Linda Amiri (environ 130), du FLN (200) et d’Enaudi (200), qui ont été attribuées de façon erronée à la seule nuit du 17 octobre. »

 

 

http://www.rue89.com/2012/10/18/guerre-des-chiffres-combien-de-morts-le-17-octobre-1961-236329

 

Publié dans Histoire - archives

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