Interrogé, retenu puis expulsé : mon très court voyage en Israël (Rue 89)

Publié le par revolution arabe

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juanmarmot | enseignant

Parti lundi dans la nuit pour Tel Aviv, je suis rentré jeudi à Marseille : cela aura été le plus court voyage à l’étranger de ma vie. Car en arrivant à l’aéroport de Ben Gourion en Israël, le contrôleur des passeports m’a tout de suite montré mes tampons du Liban et m’a demandé de m’asseoir dans une petite salle.

Après quelques heures (je ne sais plus trop bien) d’attente, je suis invité à parler dans un bureau avec une dame qui m’interroge en anglais sur les raisons de ma venue ici.

Je lui explique que c’est un voyage touristique, pour rejoindre une amie de France qui était chez des amis d’ici… Elle me demande si je suis déjà venu en Israël : je lui réponds oui. Elle me demande des précisions. Je lui dis que c’était dans le cadre des campagnes civiles de protection du peuple palestinien car je souhaitais connaître la situation de l’éducation dans les territoires occupés, en tant que professeur.


Elle me demande où j’habite, où j’habitais auparavant, ce que je faisais au Liban, au Honduras, pourquoi le Liban, le Honduras… Elle me demande de retourner dans la petite salle. Je ne suis pas seul, beaucoup de gens restent un moment dans cette salle puis repartent avec leur passeport, direction la salle des bagages.

Au cours d’un long moment d’attente, je demande où est mon sac à dos, combien de temps cela va durer... Pas de réponse.

Mon nom sur Google

Deuxième interrogatoire avec la même dame et un homme qui parle français :
je répète la même chose, la femme a l’air fâchée et me montre une page Internet (que je n’ai jamais vue !) sur moi avec mon nom et ma photo en
grand. Il y est inscrit en anglais que j’ai signé en 2009 une pétition contre l’expulsion des maisons de Palestiniens à Jérusalem et ma participation à une rencontre au café équitable à Marseille contre le coup d’état au Honduras en 2009 !

Je leur réponds que je ne connais pas cette page mais, en effet, que j’ai bien participé à une réunion sur le Honduras…On me demande de retourner dans la petite pièce. Puis, plus tard, d’aller en face au bureau de l’immigration où il y a de nombreuses personnes, principalement d’origine slave.

Un homme me pose à peu près les mêmes questions, me demande des précisions sur la personne que je vais rejoindre (son âge, son pays, le jour de son arrivée). Je lui dis que j’ai un numéro de téléphone d’elle en Israël et qu’elle m’attend… Il me demande également son numéro en France, je lui dis que je ne l’ai pas.

Il me refait asseoir dans la salle d’attente, on me donne un sandwich et une bouteille d’eau.

Je ne peux pas rentrer dans le pays

Au bureau de l’immigration, deuxième interrogatoire. Un autre homme parlant français, assez costaud et agressif, arrive. Il semble qu’ils regardent de plus en plus l’ordinateur. Le premier homme décide d’appeler mon amie. Ils dialoguent un long moment en anglais, l’homme est assez ouvert, il semble « chancelant ». Il lui dit qu’il la rappellera.

Ensuite, l’homme agressif commence à me demander comment j’étais venu il y a dix ans, où j’étais allé, avec quel passeport. Je lui dis que depuis dix ans j’ai changé de passeport mais que j’étais allé à Jérusalem et dans les territoires occupés. Il me demande alors pourquoi j’avais occulté le passage d’Israël à Gaza et pourquoi je ne l’avais pas dit. Je lui réponds qu’on ne m’avait pas demandé ce que j’avais fait il y a dix ans.

Il me dit que j’ai menti. Il me repose des questions sur le Honduras… Au bout d’un moment, ils me disent que je pourrais entrer si je signe un papier où je déclare ne pas rentrer dans les territoires occupés. J’accepte.

Arrive alors la première femme que j’avais vue, très en colère, qui dit aux autres de regarder la fameuse page Internet, que c’était en 2009 (la pétition et Honduras !) et qu’en quelque sorte, on ne peut pas me faire confiance. Ils reviennent et me disent que je ne peux pas rentrer dans le pays. Il est à peu près 5 heures du matin, j’étais arrivé à 23h30.

Enfermé dans un dortoir

Je suis bien sûr crevé et je n’ai pas pu fumer pendant tout ce temps.
Un homme arrive, me conduit chercher mes bagages. Ceux-ci sont fouillés de fond en comble dans une salle spéciale, ils passent une sorte de brosse sur tous les objets, mon ordinateur et mon appareil photo sont transférés dans une autre salle. Je suis bien sûr fouillé moi-même.

Je monte ensuite avec d’autres expulsés dans un van, tous les bagages doivent être dans le coffre ! Deux-trois hommes avec des uniformes (il me semble voir imprimé un logo de l’aviation militaire) nous conduisent dans un camp de rétention très sécurisé caché par des bâches. On est enfin autorisé dans la cour à fumer une clope !

On monte à l’étage dans la pièce des bagages : on peut prendre une brosse à dent, un dentifrice, des livres mais pas de feu, ni de portable ! On est ensuite enregistré à l’accueil et conduit dans une pièce éclairée jour et nuit, un dortoir avec six lits superposés, sans drap propre et avec un matelas plastique très abîmé. On nous enferme dans cette pièce.

Dans la pièce, il y a que des hommes qui parlent russe et certainement hébreu... pas un mot d’anglais. On nous donne un sandwich le matin, un plat chaud à midi et un sandwich le soir (de la compagnie aérienne El Al). Nous avons droit à une visite d’une médecin ne parlant qu’hébreu ( ! !). Elle fait traduire en anglais que j’ai une tension élevée et me donne un médicament.

A 3h30, je suis conduit à l’avion en van

On m’autorise à nouveau à fumer et à appeler deux fois mon amie dans la journée. Elle me dit que le consul de France à Jérusalem appelle régulièrement le centre de rétention. Dans l’après-midi, j’ai la tête qui tourne, ils me disent de boire de l’eau.

Ils reviennent me voir une ou deux fois dans la chambre pour voir si je vais bien. Je devrais normalement partir le lendemain à 4h15 du matin pour Istanbul (j’avais acheté un billet low-cost Pegasus Marseille-Istanbul-Tel Aviv, moins cher qu’un vol direct et heureusement, car c’est 350 euros de foutu en l’air).

Cette nuit fût terrible : je n’avais pas l’heure, je regardais par la fenêtre s’il y avait autant de bruits de voitures sur l’autoroute, si le jour pointait... Me feraient-ils vraiment partir ? L’angoisse !

On m’appelle, je récupère mes bagages déjà enregistrés ( !), mon
portable... Il est 3h30 ! Je suis conduit dans un van directement au bas de l’avion, une femme donne mon passeport au steward qui le donnera à une dame de l’aéroport à Istanbul où j’ai du expliquer au contrôle des
frontières ce que je faisais là.

La compagnie Pegasus a bien sûr refusé de me donner la suite de mon voyage Istanbul-Marseille : je devais payer ! Je suis retourné au contrôle des passeports, allé à la direction de l’aéroport. Au bout de trois heures, on me donne enfin mon ticket d’enregistrement pour Marseille. Ouf !

Sachant que je n’appartiens à l’heure actuelle à aucun parti, aucune organisation, je trouve très inquiétant et très grave de voir l’Etat israélien agir ainsi. C’est pour moi le signe d’une schizophrénie chronique qui ne pourra durer mais qui tant qu’elle durera, sera dramatique pour le peuple palestinien.

 

http://www.rue89.com/2012/07/27/interroge-retenu-puis-expulse-mon-tres-court-voyage-en-israel-234177

Publié dans Israël

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