Israël. Peut-on parler d’une « révolution » sans mentionner l’occupation ?

Publié le par revolution arabe

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8 août 2011

Le samedi 6 août 2011, le mouvement de protestation était particulièrement important, et cela dans deux villes : Tel-Aviv et Jérusalem. Le samedi 13 août, ces deux grandes villes semblent avoir été un peu en retrait et la dynamique s’est renforcée dans des villes plus périphériques comme Haïfa et Beer-Sheva ainsi que dans des dizaines de villes et villages plus petits.

 

Selon les médias d’Israël, quelque 60’000 à 70’000 personnes sont descendues dans la rue. Haïfa a réuni la plus grande manifestation. Selon Mikela Levin de l’Alternative Information Center, dans le quartier palestinien de Wadi Nisnas, à Haïfa, au début de la semaine, une manifestation a eu lieu. Les participants réclamaient non seulement « des logements publics », mais que « le gouvernement mette fin aux discriminations racistes qui frappent les citoyens palestiniens d’Israël dans la vie quotidienne, dans le travail, dans les banques et les bureaux de l’administration publique. Ils voulaient la fin de l’occupation et une démocratie égalitaire en Israël, une revendication que les manifestants du nord de la ville ne partagent pas tous. Néanmoins, le samedi 13 août, les habitants de Wadi Nisnas ont marché aux côtés des habitants d’Haïfa engagés dans le mouvement des villes de tentes. » La géographie des mobilisations du samedi 13 août affaiblit la présentation par le gouvernement qu’il s’agirait d’un mouvement « d’une élite » de Tel-Aviv et de Jérusalem. Pendant ce temps, le gouvernement accentue ses plans de construction de logements dans Jérusalem-Est – invoquant la « nécessité de logements » – et les déplacements de Palestiniens dans les territoires occupés se sont accrus en mai et juin 2011.

 

Rédaction de A l’encontre

 


 

Tout a commencé lorsqu’une jeune femme de 25 ans, Daphne Leef, s’inspirant des révoltes arabes, a formé un groupe sur Facebook pour appeler à des manifestations nationales contre l’augmentation du prix des logements.

 

Le projet était de camper sur le somptueux boulevard Rothschild, au centre de Tel-Aviv, jusqu’à ce que les revendications des manifestants soient entendues. Dans Facebook Leef a expliqué : « Rothschild est notre place Tahrir à nous [...] et elle se situe à peine à 200 mètres du lieu où l’Etat d’Israël a déclaré son indépendance. »

L’appel à l’action de Leef a polarisé l’attention sur un thème controversé. Les camps de protestation se sont propagés comme un incendie partout dans le pays et se sont transformés en campements dans les règles de l’art avec de la cuisine gratuite pour tous, des forums démocratiques et des groupes de percussion spontanés. En quelques jours, des milliers de personnes manifestaient dans les rues de Tel-Aviv pour exprimer ouvertement leur désaccord avec les politiques de logement et les conditions de vie actuelles [hausse des prix].

 

Durant des années, Netanyahou s’est défini lui-même comme étant le capitaine audacieux de la « corvette rapide » Israël ; c’est-à-dire une économie prospère fondée sur l’exportation et les hautes technologies, avec un marché ouvert et compétitif. Le message était que le capitalisme néolibéral, avec ses privatisations massives et son libre marché illimité, fonctionne, même dans une crise financière d’ensemble.

 

Un coup d’œil rapide sur les chiffres actuels révèle que la « corvette rapide » de Netanyahou a laissé à la traîne la majorité des Israéliens. Ainsi, un appartement ordinaire à Tel-Aviv est trop cher pour 90% de la population ; en deux ans seulement, le prix du logement a augmenté entre 15 et 25% à Jérusalem et à Tel-Aviv, alors que le gouvernement conservateur israélien a continuellement bloqué les projets de logements à des prix abordables. Ajoutons à cela des salaires bas, un coût de la vie élevé et de très mauvais transports publics. Alors la question qu’on se pose n’est pas celle de savoir pourquoi les Israéliens protestent, mais plutôt pourquoi ils ont tellement tardé à descendre dans la rue. [1].

 

Mais maintenant, enfin, les Israéliens se sont réveillés. L’ambiance est festive, les manifestants de tous âges sont surpris de se retrouver dans la rue – beaucoup d’entre eux pour la première fois – et il existe un réel sentiment que les choses vont changer. Mais malgré ces revendications légitimes, les protestations transmettent un message chaotique dans la mesure où l’on garde le silence sur des questions clés, ce qui affecte son potentiel en tant que mouvement.

A la base de cela, il semble qu’il y ait un manque de clarté conceptuelle en ce qui concerne le message que les manifestants souhaitent transmettre. Comme le souligne Dahlia Scheidlin : « La droite espère annuler le message des manifestants en les présentant comme étant de gauche, alors les manifestants essaient d’éviter cette accusation en refusant de dire quoi que ce soit ayant un quelconque contenu. » [2]

 

Le résultat est que certaines organisations tentent de transmettre le message ambigu selon lequel les protestations ne seraient nullement « politiques » : « Elles n’ont été conçues par aucun parti politique, elles n’ont pas de motivation politique. » C’est ainsi que Adi, un des activistes, conclut : « Il s’agit d’un mouvement social et non pas d’un mouvement politique. »

Mais la crainte d’être étiquetés comme étant des « gauchistes » a des conséquences qui vont plus loin et qui sont plus dévastatrices. Les manifestations réclament ouvertement une distribution équitable des ressources publiques, une augmentation du niveau de vie et l’égalité des droits pour tous : des revendications traditionnelles de la gauche. Pourtant, la majorité des organisations interviewées par l’AIC (The Alternative Information Center) refusaient de reconnaître les dimensions politiques, de nature essentiellement socialistes, que leur protestation est en train de prendre.

 

« La ‘semaine de la colère’ n’est par un mouvement socialiste, ici nous n’essayons pas de lever le drapeau rouge du communisme », explique un dirigeant étudiant qui organise la protestation à Tel-Aviv. « Notre seule revendication est que le gouvernement impose une régulation stricte dans le domaine du logement et qu’il attribue davantage de moyens sociaux aux jeunes étudiants ».


La conséquence de ce manque d’un but clairement défini ayant une cohérence morale est qu’il paraît difficile de formuler des objectifs concrets. « Nous voulons seulement que le gouvernement fasse quelque chose », explique Ilan, un organisateur qui, pour payer ses études en sciences politiques, doit cumuler deux emplois pour compléter la bourse qu’il reçoit. Et il ajoute : « Nous ne sommes pas une agence immobilière ni des experts en affaires. Nous sommes des étudiants, des professeurs, des artistes, des gens de la classe moyenne, des gens sans logement, et nous n’avons pas de solution toute faite. Notre agenda n’a qu’un objectif général qui est la voix du peuple. »

Comme ce mouvement est un véritable mouvement de base qui se fonde sur le débat ouvert et qui est défini plus souvent par ce qu’il n’est pas que par ce qu’il est, il est compréhensible qu’il n’y ait pas un point de vue solide sur la crise du logement.

 

Mais il y a quelque chose de plus fondamental qui fait défaut. C’est cet éléphant rose fluorescent qui se promène dans le salon : quel rôle joue l’occupation dans l’actuelle crise du logement ? qu’en est-il des colons qui, selon l’organisation La Paix Maintenant, ont reçu en 2009 le 15,36% de tous les investissements publics pour la construction de logements, alors que le nombre de colons est inférieur à 4% des résidents en Israël ?

Lorsque les colons des territoires palestiniens occupés veulent acheter ou construire un appartement, ils reçoivent – entre autres avantages – un prêt hypothécaire nettement plus élevé, le financement de 50% des coûts de construction du bâtiment et un rabais de 69% sur la valeur du sol. Et il faut encore ajouter à ces coûts celui de l’infrastructure, celui de la présence militaire israélienne et celui des compagnies de sécurité privées.

 

Pour les Israéliens qui ne vivent pas en Cisjordanie, le gouvernement israélien est moins généreux. Une famille à Tel-Aviv, par exemple, doit dépenser environ 90% de ses revenus pour payer un appartement ordinaire. Dans l’ensemble d’Israël, l’aide pour l’achat d’un appartement est réduite au minimum, le marché hypothécaire a été privatisé, l’aide à la population handicapée réduite et les logements publics éliminés. Ces tendances ont conditionné le marché immobilier depuis une décennie [voir le dernier bulletin d’information de la Affordable Housing Coalition - coalition pour des logements abordables]. Or, que cette différence soit le résultat de la politique ou des « politiques », le résultat est le même.

 

Lorsque nous examinons ces chiffres, en sachant que les Israéliens paient 75% de plus d’impôts pour le logement que les citoyens des autres pays de l’OCDE [3], il paraît difficile de continuer à affirmer que l’occupation n’a pas grand-chose à voir avec l’augmentation des prix des logements ou que les protestations actuelles sont, d’une certaine manière, apolitiques. D’ailleurs, en passant sous silence le fait que la crise du logement est étroitement liée avec la matrice de l’occupation et avec l’actuelle politique sociale, les manifestants actuels maintiennent le caractère superficiel de leurs revendications.

 

Il est vrai que ces protestations constituent un acte sain – et étrange – de désobéissance civile qui ne doit pas être pris de haut. Il y a quelques résultats indéniables et positifs. Les Israéliens sont en train de sortir de leur apathie, les réflexions sont partagées, des débats sont menés et il y a des éléments de réelle démocratie dans les mobilisations. En même temps, la société civile est en train de se faire entendre en participant activement aux événements pendant que les politiques, les clochards et les étudiants attendent patiemment leur tour pour parler dans les débats ad hoc.

Comme l’explique Adi, résident de Jérusalem : « Nous ne l’avons pas fait parce que nous espérions pouvoir camper ici durant une semaine et que le gouvernement résoudrait notre problème. Nous sommes ici parce que nous voulons que les gens s’engagent et parlent du problème. Maintenant que les gens sont en train de s’exprimer, ils pourraient s’unir. S’ils le font, il est possible que quelque chose change. »

 

Il faudra encore voir si le changement se reflétera uniquement dans la réduction du prix des logements ou s’il peut réellement entraîner un impact majeur sur le panorama politique israélien. Pour le moment, les activistes sont en train de danser sur un iceberg, en entamant un peu sa surface, mais ils refusent encore de plonger dans le profond abîme, en dessous, et où une réalité inconfortable les attend.

 


Notes

[1] Pour une analyse approfondie des problèmes du logement en Israël, on peut lire l’article fascinant de Noam Sheifaz dans la revue +972

[2] Le lecteur peut consulter son article en date du 8 août 2011 sur la revue électronique +9 72, disponible sur ESSF (article 22631) : Social protestors : Do we share a vision for Israel’s future ?.

[3] voir l’article paru sur Haaretz.com le 27 juillet 2011 : http://www.haaretz.com/print-editio...

* Cet article a été publié sur le site The Alternative Information Center le 8 août 2011 dans sa version anglaise (disponible sur ESSF : article 22628) ; il a été traduir à partir de sa version en langue espagnole, parue le 11 août. Traduction A l’Encontre.

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