L'Egypte se prépare à sa deuxième révolution (JC)

Publié le par revolution arabe

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Des heurts ont à nouveau éclaté vendredi 29 mars principalement au Caire, à Alexandrie, Mahalla et Zagazig, entre opposants et sympathisants du président islamiste Morsiaprès qu'une trentaine de locaux des Frères Musulmans aient été dévasté ces derniers jours.

Les heurts les plus violents ont eu lieu à Alexandrie où dix personnes ont été blessées et hospitalisées à la suite d'affrontements dans le quartier de Sidi Gaberpres près des bureaux des Frères musulmans. Des centaines d'assaillants "non identifiés" (d'après certains titres de presse, mais baptisé aussi islamistes par d'autres) ont jeté des pierres et des bombes incendiaires sur les manifestants qui manifestaient pacifiquement contre Morsi et les Frères musulmans. Les manifestants ont alors lancé des pierres à leurs assaillants lors de l'affrontement qui a suivi avant que le siège des Frères Musulmans ne soit pris d'assaut par des manifestants.


A Mahalla, les manifestants qui n'étaient pas parvenus à pénétrer dans des bureaux du Parti de la Liberté et de la Justice, issu des Frères musulmans, ont mis le feu à plusieurs voitures de police qui protégeaient le bâtiment. A Zagazig, où demeure la famille Morsi,  les manifestants et les policiers anti-émeutes se sont affrontés alors que des manifestants tentaient d'incendier un bureau des Frères.

 

Au Caire, une manifestation a eu lieu devant la Haute cour de justice,

 

où les protestataires ont réclamé la démission du procureur général Talaat Abdallah nommé en décembre par M. Morsi, du ministre de la Justice et du ministre de l'intérieur. Il faut dire que ce mercredi 27 mars, la cour d'appel du Caire a ordonné l'annulation du limogeage du procureur Abdel Meguid Mahmoud par Morsi et le retour de ce dernier à son poste, recommençant donc la fronde de l'appareil judiciaire contre le pouvoir exécutif.  

 

On se souvient en effet que le 22 novembre, Morsi avait limogé l'ancien procureur général AbdeMeguid Mahmoud, nommé sous le président déchu Hosni Moubarak, et l'avait remplacé par M. Abdallah après s'être attribué des pouvoirs exceptionnels par décret. Cette décision avait provoqué une fronde au sein du pouvoir  judiciaire. Ce dernier avait dénoncé une atteinte à son indépendance et s'était lancé dans une grève générale très suivie. Autour de cette initiative des juges et contre les pleins pouvoirs que s'étaient octroyés Morsi, de massives et violentes manifestations en novembre et décembre 2012 avaient eu lieu pour dégager Morsi (qui avait pris les devants en fuyant son palais).

 

Mais l'opposition laïque, de peur d'une deuxième révolution, avait alors lâché la grève générale des juges

 

ainsi que les centaines de milliers de manifestants qui voulaient dégager le président, et s'était ralliée au pouvoir de Morsi en acceptant son pseudo référendum constitutionnel. Ca avait canalisé momentanément la révolution vers les urnes. Mais le taux de participation ridicule au référendum avait montré le désaveu du peuple égyptien à l'égard de tous ses partis institutionnels, avant que la révolution ne reprenne sa marche dans la rue après le 25 janvier 2013.


Le fait que l'opposition laïque regroupée dans le FSN ait, tout au long des journées de janvier, févier et mars dénoncé autant les violences des manifestants (qui ne font que se défendre) et celles des forces de police ou des milices islamistes, mettant les deux violences sur le même plan, a montré à beaucoup qu'ils ne pouvaient plus guère compter sur les partis du FSN pour renverser le pouvoir.

 

Aussi, devant ce vide politique de l'opposition, on a vu ces dernières semaines l'armée reprendre l'initiative politique, alors qu'elle avait été discréditée par son passage au pouvoir. Elle tente de chevaucher le mécontentement populaire momentanément sans représentation politique, aidée par les leaders libéraux qui appuient son initiative, et organiser avec des anciens du régime de Moubarak, des pétitions, des manifestations. Ils ont même probablement insufflé en partie la grève de la police en mars 2013. Ils profitent de la situation pour dénoncer le pouvoir islamiste qui tente d'accaparer tous les leviers du pouvoir d’État. Cette nouvelle fronde de l'appareil judiciaire, pourrait se situer dans ce cadre. On verra dans les jours qui viennent.


Ce n'est pas que l'armée veuille renverser les Frères Musulmans, le sabre et le "goupillon" s'entendent trop bien contre le peuple révolutionnaire.

 

Il s'agit plutôt d'un repartage des pouvoirs au sommet de l’État. En effet les Frères Musulmans viennent de lancer en Bourse des "Bonds islamistes" qui permettraient aux entreprises capitalistes étrangères d'acquérir une partie des entreprises publiques d’Égypte. Et cela avec l'accord des américains et du FMI qui veulent toujours plus de privatisation. Or l'armée est détentrice de 20 à 40% de l'économie égyptienne d’État. L'armée profite donc probablement du discrédit des islamistes pour avancer ses pions, et souffler sur les braises pour être en meilleure situation de négocier ses places au sommet de l’État et de l'économie.


Mais au delà de ces manœuvres au sommet, à la base, la révolution continue son œuvre.

 

Dans la fuite en avant des Frères Musulmans qui n'ont plus d'autre politique que la répression tous azimuts, ceux-ci multiplient les arrestations et les condamnations arbitraires d'opposants et de de journalistes, provoquant tout au long de la semaine, du mardi au jeudi, des manifestations et des affrontements violents et accentuant toujours plus leur isolement.


Ainsi lorsque le procureur général, Talaat Abdullah, a émis des mandats d'arrêt cette semaine pour cinq militants de premier plan, y compris Alaa Abd El-Fattah, Ahmed Doma et Ahmed Eid, sur leur rôle présumé dans les affrontements qui ont eu lieu devant le siège des Frères qui a laissé près de 200 blessés il y a quelques jours, cela a provoqué des affrontements dans les premières heures de vendredi en face de la résidence du ministre de l'Intérieur égyptien du Caire, dans le quartier de Nasr City.

 

Cela avait déjà été précédé par des affrontements place Tahrir mercredi et des attaques de supermarchés jeudi. Par ailleurs plusieurs centaines de membres du Mouvement des jeunes 6 Avril ont organisé une manifestation à l'aube vendredi 28 mars, contre le ministère de l'intérieur exigeant la libération de leurs camarades militants arrêtés lors de l'attaque mercredi de la place Tahrir par les forces de sécurité, en brandissant comme drapeaux des slips avec comme slogan "le ministre de l'intérieur est une prostituée" et en lisant une déclaration "Toute effusion de sang [de nos membres] conduira à une indignation que ni le ministère de l'Intérieur, ni le régime a vu avant."


Ce qui a montré la détermination des manifestants qu'aucune répression fait reculer mais aussi a ridiculisé le ministre. Malgré la répression, il fait rire. Tout le monde ne parlant plus de lui que comme de la prostituée islamiste.


C'est aussi le 26 mars, les étudiants de l'université d’Égypte au Caire auxquels se sont associés ceux des universités britanniques, allemandes et américaines ainsi que les Ultras Chevaliers Blancs de Zamalek qui ont manifesté pour dénoncer les violences dont les premiers ont été victimes par les forces de sécurité ainsi que des sociétés privées de police parce qu'ils faisaient grève. Manifestation qui a fait fuir les gardes privés après que certains d'entre eux aient été passé à tabac.


Mais ce sont aussi les employés de la radio et de la télévision d’État qui sont en grève et qui ont protesté le 27 mars devant le siège de la télé à Maspéro réclamant leurs salaires impayées et la démission du ministre de l'information.


Ce sont les membres du syndicat des médecins, lors de leur Assemblée Générale annuelle, le 27 mars, qui se sont aperçus des malversations financières de leurs dirigeants appartenant aux Frères Musulmans et qui ont demandé leur démission tout en leur cassant quelques chaises sur la tête.


Ce sont encore les membres des Ultras Aigles Verts de Port Saïd qui ont bloqué les voies ferrées le 27 mars demandant la démission du gouverneur de Port Saïd et également celui des forces de police pour leur responsabilité dans les 48 mortss de février lors de la répression des manifestations de la ville, déclarant qu'ils n'arrêteraient pas tant que les véritables responsables du massacre du stade de Port Saïd ne seraient pas jugés (c'est-à-dire le chef de l'armée et de la police).


Et comble de la bêtise et de la répression, samedi 29 mars, le procureur général déjà si détesté, a décrété l'arrestation du satiriste le plus connu et le plus apprécié d’Égypte, Bassem Youssef, qui anime une émission très suivie El-Benameg (le salon) qui fait rire toute l’Égypte, pour propos insultants contre le président et les musulmans. Cela a provoqué un tollé général, les journalistes se sont levés comme un seul homme s'associant à la nouvelle fronde du pouvoir judiciaire.

 
Pour beaucoup d'Egyptiens, c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase.

 

Avec les restrictions sur le gaz, le gas-oil et le pain qui commencent et s'annoncent pour les prochaines semaines, tout le monde pense qu'on s'avance vers des affrontements d'une ampleur jamais vue, qu'une deuxième révolution est devant eux.

 
Jacques Chastaing le 29 mars



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