La question coloniale dans le mouvement ouvrier en France (1830-1962)

Publié le par revolution arabe

colonialisme

 

L’idée de produire de courtes synthèses sur un sujet d’actualité politique est, de prime abord, tout à fait bienvenue.

 

Pour le huitième volume de cette collection des éditions de l’Union communiste (Lutte ouvrière), voici une approche de l’attitude qu’a eu le mouvement ouvrier français de la conquête de l’Algérie à son indépendance, ce qui correspond aux dates limites de l’exposé.

 

On pourrait d’ailleurs s’interroger sur ces bornes chronologiques, comme si la France cessait définitivement d’être un pays colonisateur en 1962. Mais c’est surtout le sentiment récurrent dans les textes de Lutte ouvrière d’un schéma se répétant à l’identique, d’une thématique à l’autre, qu’il faut dépasser. Jadis (dans le sillage de la révolution russe), le mouvement ouvrier était révolutionnaire. Puis le réformisme l’a emporté et désormais ce mouvement ouvrier est profondément intégré. Chaque livre peut se lire comme une variation autour de l’opposition « splendeur et décadence ».

 

Sauf qu’ici, dès la conquête de l’Algérie, le mouvement a failli, ne s’opposant guère au processus colonial, confondu avec un processus de développement de la civilisation. Cette expansion coloniale permet l’émergence d’une aristocratie ouvrière, base sociale d’une approche réformiste, une thèse élaborée par Lénine en 1914, introduite dans le monde de la recherche en premier lieu par Eric Hobsbawm au début des années cinquante, et qui a fait l’objet de nombreux débats historiographiques. Jusqu’à la révolution russe, rares sont les dirigeants ouvriers à s’opposer à la colonisation, mais on note que Jaurès figure parmi les exceptions pour ses fermes prises de position contre la conquête du Maroc.

 

Le jeune Parti communiste se démarque très nettement durant les années 20 de la politique sociale-démocrate en combattant activement les guerres coloniales, par exemple lors de la guerre du Rif en 1925-26. L’existence d’une Section coloniale atteste de cette volonté.

 

Sous le Front populaire, le PCF se rallie à des positions moins anticolonialistes, la lutte contre les fascismes allemand et italien passant en premier. Après la Seconde Guerre mondiale, tant la social-démocratie que le stalinisme refusent de s’attaquer frontalement à l’empire colonial, privilégiant l’Union française (1946), malgré que les objectifs soient très différents.

 

Nuançons quand même très fortement cette appréciation d’un retournement de la politique communiste, puisque de 1943 à 1951, le PCF coordonne, sous la houlette de la toujours active section coloniale, les Groupes d’études communistes (GEC) qui se créent dans les colonies[1], surtout en Afrique mais aussi en Indochine, avec celui de Saïgon auquel appartiendront Jean Chesneaux et Boudarel.

 

Il est néanmoins exact que la politique menée par le PCF au moment de la guerre d’Algérie est faite d’hésitations théoriques (sur le concept de « nation algérienne », par exemple), de volte-face et de réticences, plus ou moins fortes, à soutenir le combat pour l’indépendance du FLN comme l’insoumission et la désertion de soldats français, tradition léniniste oblige.

 

Si les partis ouvriers n’ont jamais été des fers de lance contre les guerres coloniales, leur évolution va dans le sens d’une acceptation puis d’un soutien à la politique impériale française, c’est du moins la conclusion de cet exposé étroitement militant d’une des trois familles trotskystes de l’extrême gauche en France.

 

Une excellente bibliographie complète ce texte. Sur ce lien entre le PCF et l’anticolonialisme, regrettons qu’une fois de plus les ouvrages qui abordent cette question soient clairement d’orientation militante[2]. Sur les empires coloniaux, un ouvrage récent, dans une perspective comparatiste, qui renouvelle le champ des études coloniales, vient d’être publié[3] et constituera sans doute un outil précieux pour de futurs travaux concernant le mouvement ouvrier.

 

Jacques Le Gall, , Paris, Les Bons caractères, collection « Éclairage », 2013, 128 pages, 8,2 €

16 septembre 2013 Par
Un compte rendu de Christian Beuvain et Georges Ubbiali

http://dissidences.hypotheses.org/3760

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