La victoire des insurgés en Libye, c'est celle de la solidarité (Rue 89)

Publié le par revolution arabe

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Etudiant-chercheur en relations internationales (Paris-I, Panthéon-Sorbonne), Arthur Quesnais est depuis la mi-juillet à Benghazi et Mistrata, où il a suivi la conquête des différentes villes alentours pour ses recherches sur les mécanismes de solidarité accompagnant le conflit libyen.


(De Libye) Pour comprendre le basculement de la situation en Libye, il faut s'arrêter sur les motivations qui mobilisent rebelles contre partisans du régime et revenir sur les dernières évolutions du conflit.

Depuis l'insurrection du 17 février, la guerre s'est installée avec des lignes de front coupant le territoire et départageant la population en deux camps. Passé le moment où l'insurrection est possible, soit la surprise des dix premiers jours de la Révolution, les populations n'ont plus forcément le choix de s'engager ou non. Dans chaque camp, la population est prise dans une dynamique centrifuge où elle doit s'organiser pour survivre.

Côté rebelle, c'est « la victoire ou la mort » face à la répression du régime qui ne laisse aucune illusion. Cela a pour conséquence d'impulser une forte cohésion d'ensemble dans les rangs de l'insurrection.

Une solidarité qui dépasse les clivages tribaux

Derrière une volonté de « libération » des droits politiques, on remarque sur le plan local une mobilisation sans précédant de réseaux de solidarité civils qui permettent à la Révolution de s'organiser dans le quotidien. Une multitude d'acteurs sociaux professionnels s'organisent en effet dans un même mouvement. Ce faisant, ils dépassent les divisions tribales et territoriales qu'on calque faussement sur la société libyenne comme cadre déterminent.

Dans cette Révolution, la population mobilisée s'avère mélangée, actrice d'un maillage social et territorial dynamique qui permet en peu de temps une mobilisation à l'échelle nationale. Si le niveau local, comme le quartier ou la ville, joue un rôle déterminant dans le fonctionnement de la Révolution, l'homogénéité des moyens d'action utilisés traduit des liens transrégionaux évidents.

Si l'insurrection s'est initialement organisée sur des localités distinctes, elle a pu néanmoins représenter un « camp » homogène dont la solidité tient à l'union autour d'un même désir de liberté.

Enlèvements, arrestations et tortures

Côté pro-Kadhafiste, il faut bien comprendre que là où la Révolution n'a pas réussi à prendre, l'appareil sécuritaire du régime a méthodiquement écrasé toute opposition tant qu'il en a eu les moyens. La question du « choix » ou non de s'insurger a vite été perçue comme très coûteuse en vies humaines.

Dans la ville de Zlinten, libérée le 20 août, de nombreux entretiens réalisés auprès des habitants rencontrés dans les rues établissent clairement que la répression a obligé la population à un repli dans l'attentisme.

On recueille ainsi beaucoup de commentaires sur les enlèvements, les arrestations aléatoires et tortures commises par l'appareil coercitif d'un régime qui n'a plus de limites pour se maintenir.

Dans ce contexte de répression brutale, il est difficile d'évaluer dans quelle mesure le système militaire pro-kadhafiste établi sur la cooptation de milices civiles a réellement fonctionné. Outre les individus trop impliqués dans la répression pour reculer, le gros des miliciens est en effet composé d'individus mobilisés sur des raisons extérieures au choix du « pour ou contre Kadhafi ».

Un moyen de survivre économiquement

Contrairement à l'organisation de l'insurrection basée sur l'engagement volontaire, c'est un système basé sur l'oscillation entre la répression et l'incitation économique qui prédomine dans le camp kadhafiste. Ses militants, grassement rétribués, se battent contre un voisin présenté comme une menace directe par le régime.

Soutenir le Guide n'est pas forcément perçu comme un but, mais comme un moyen de survivre économiquement et territorialement. C'est toute l'astuce du régime. Depuis février, la dynamique du conflit s'est ainsi autonomisée sur des causes extérieures à son déclenchement initial, avec l'argument du potentiel destructeur de l'adversaire comme élément mobilisateur dans les deux camps.

En définitif, il est inutile de chercher un seuil de frustration pour expliquer le passage des Libyens à l'insurrection contre le régime. Ce dernier s'opère en fonction de la perception que les individus se font de leur situation, des bénéfices qu'ils peuvent en tirer et de leur marge de manœuvre.

Ainsi, avec la prise de Zaouïa (14 août) et Zlinten (20 août), dernières villes-clés avant Tripoli, la phase insurrectionnelle est redevenue envisageable et est actuellement expérimentée dans la capitale.

Photo : des rebelles libyens en fête après avoir pris le contrôle du centre d'entraînement militaire pour femmes à Tripoli, le 22 août (Bob Strong/Reuters).

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