Le Colonel Kadhafi avait les moyens de faire échouer la révolution tunisienne (Réalités)

Publié le par revolution arabe

libya2

 

Interview de Mathieu Guidère:     01/09/2011 

 

Azza Turki

Trafic d’armes, obus libyens à la frontière, course poursuite ou encore attentat avorté... la Tunisie serait-elle victime collatérale du conflit libyen ? Le Professeur des Universités Mathieu Guidère a bien voulu répondre à nos questions

En quoi une guerre à la frontière tunisienne représentait-elle (ou aurait-elle pu représenter) une menace à la sécurité intérieure du pays ?

La guerre à la frontière tunisienne a représenté -et représente encore- un risque considérable de déstabilisation du pays pour plusieurs raisons. D'abord, les incursions des rebelles ou des forces pro-Kadhafi sur le territoire national tunisien avaient tendance à étendre le conflit au-delà du poste frontière, avec tous les dangers que cela représentait pour les habitants des régions frontalières concernées en termes de sécurité et de stabilité. Ensuite, l'afflux massif de réfugiés libyens, outre le fait qu'il a perturbé la vie et l'économie de la région, a posé clairement le problème de l'infiltration du pays par des forces pro-Kadhafi et des éléments hostiles à la Tunisie. Enfin, la prolifération d'armements et de techniques de guérillas à la frontière tunisienne constitue un risque d'instabilité pour l'avenir, car le régime de Kadhafi n'a cessé, au cours des six derniers mois, de chercher à faire échouer la révolution tunisienne et à semer le trouble bien au-delà des frontières de la Libye. C'est pourquoi, il faut rendre hommage à l'Armée tunisienne qui a su gérer ces divers risques (extension du conflit, infiltration, prolifération) dans une période délicate de l'histoire du pays, en veillant toujours à observer une position médiane entre l'accueil des Libyens et la défense des Tunisiens.

Kadhafi a été l’un des rares dirigeants arabes à se déclarer officiellement solidaire de Ben Ali au lendemain du 14 janvier. Quel était son pouvoir de nuisance ?

Le Colonel Kadhafi n'a pas saisi le sens de la révolution tunisienne, pas plus qu'il n'a compris le ras-le-bol profond dans son propre pays contre son régime de plus de 40 ans. Il pensait qu'il s'agissait encore une fois de troubles mineurs en Tunisie qu'il fallait mater par la force, comme à l'accoutumée.
De plus, son amitié personnelle avec Ben Ali et son clan l'avait aveuglé, l'empêchant de prendre la mesure de ce qui se passait réellement en Tunisie, d'où sa solidarité anachronique et dangereuse pour le pays. Car il avait les moyens de déstabiliser, voire de faire échouer la révolution, s'il n'y avait la vigilance des chefs de l'Armée tunisienne. Il avait d'un côté un réseau de soutiens solides dans le pays, encore partisans de Ben Ali, qu'il pouvait utiliser pour semer le trouble durablement. Il avait d'un autre côté la carte économique (main d'œuvre tunisienne émigrée et investissements directs en Tunisie) qu'il pouvait également utiliser pour affaiblir l'économie tunisienne et nourrir le mécontentement populaire contre le gouvernement transitoire.
Etant donné sa psychologie et son alliance avec certains responsables algériens, son pouvoir de nuisance était réel et considérable. Et s'il n'avait pas dû affronter chez lui une insurrection armée contre son régime, il est fort à parier que la Tunisie aurait souffert terriblement de ses coups bas et de ses plans de déstabilisation. C'est pourquoi, les autorités tunisiennes ne pourront enfin respirer que lorsqu'il sera définitivement mis hors d'état de nuire.
    Qu’en est-il d’Al-Qaïda ?L'organisation terroriste a-t-elle réellement profité du conflit libyen ?
L'organisation d'Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) a profité, indirectement ou par ricochet, du conflit libyen. En effet, elle était comme tous les islamistes libyens contre le Colonel Kadhafi et avait appelé à le combattre et à se joindre à l'insurrection pour se venger de la répression terrible qu'il avait menée contre les salafistes, notamment ceux du GICL (Groupe islamique combattant en Libye, Al-Jamâa Al-Islâmiyya Al-Muqâtila bi-Libya), alliés d'AQMI depuis 2007. Mais Kadhafi a voulu jouer la "carte terroriste" face à l'Occident lorsque le Conseil de sécurité de l'ONU a voté la résolution 1973 autorisant l'intervention aérienne en Libye. Et il a donc ouvert les dépôts d'armement, notamment dans le sud du pays (Sebha et Fezzan), pour former ses "citoyens en armes". C'est à ce moment-là que certains combattants d'AQMI, aidés par des trafiquants libyens, ont pu récupérer des armes et du matériel de guerre pour équiper leurs troupes et transférer quelques stocks dans le Sahel. Mais cette récupération reste mineure au regard de la prolifération générale d'armes en Libye au cours de la même période. En fait, AQMI en a surtout profité pour infiltrer le territoire libyen, renouer des contacts à la faveur de l'insurrection, et initier des réseaux locaux: bref, le vrai bénéfice pour l'organisation se trouve à ce niveau-là.
• Mathieu Guidère est titulaire de la chaire d'islamologie et pensée arabe à l'Université de Toulouse 2. Il a publié plusieurs ouvrages sur le Monde arabe, dont le dernier est intitulé: "Le Choc des révolutions arabes" (Ed. Autrement, 2011) où il passe en revue la situation dans les 22 pays de la Ligue arabe à l'heure des soulèvements populaires.

Publié dans Tunisie

Commenter cet article