Le Hamas, un acteur politique incontournable (Orient 21)

Publié le par revolution arabe

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Alors même que « Bordure de pro­tection », la nou­velle opé­ration israé­lienne contre la bande de Gaza, se poursuit — plus de 200 morts pales­ti­niens, en grande majorité des civils, un mort israélien —, plu­sieurs ensei­gne­ments peuvent d’ores et déjà être tirés des évé­ne­ments récents.


Tout au long des huit jours qui ont suivi le premier bom­bar­dement israélien de la bande de Gaza le 8 juillet, le Hamas et ses alliés ont fait preuve d’une stra­tégie mili­taire éla­borée.

 

Des réponses gra­duelles ont été apportées aux ini­tia­tives israé­liennes à travers le nombre de roquettes tirées et leurs capa­cités offen­sives, le choix des cibles, l’utilisation de drones ou l’envoi de com­mandos mari­times ou ter­restres.

 

À la sur­prise des stra­tèges israé­liens, semble-​​t-​​il, les per­for­mances tech­niques du matériel utilisé ont été amélio- rées par rapport à celles observées lors des der­niers affron­te­ments de 2012J [1]. Les réserves en armement ont elles-​​mêmes été recons­ti­tuées, en dépit du contrôle accru de la fron­tière égyp­tienne depuis le coup d’État du 3 juillet 2013.


Contrai­rement à la pré­sen­tation presque una­ni­mement adoptée par les médias, il ne s’est agi en aucune façon d’un simple face-​​à-​​face entre Israël et le Hamas, même si celui-​​ci consti­tuait bien l’objet de l’intervention israé­lienne. Loin d’avoir été le seul fait du Hamas, en effet, les roquettes tirées sur le ter­ri­toire israélien émanent éga­lement tant du très influent Djihad isla­mique et des Comités de résis­tance popu­laire (à conno­tation isla­miste) que de diverses orga­ni­sa­tions natio­na­listes membres de l’Organisation de libé­ration de la Palestine (OLP) : Front popu­laire de libé­ration de la Palestine (FPLP), Front démo­cra­tique de libé­ration de la Palestine (FDLP) mais éga­lement divers groupes se réclamant du Fatah. 

 

Natio­na­lisme de résistance


À l’occasion de ce nouveau cycle de vio­lences, le Hamas conforte son rôle de cata­lyseur d’un renou­vel­lement du natio­na­lisme pales­tinien de résis­tance à Israël. L’OLP, quant à elle, s’enferre dans son impuis­sance diplo­ma­tique. La légi­timité de l’Autorité inté­ri­maire d’autonomie (AP), minée par sa coopé­ration sécu­ri­taire avec Israël, semble aujourd’hui se can­tonner au paiement des salaires du secteur public.

 

À d’autres époques, ce natio­na­lisme de résis­tance aurait drainé les forces vives pales­ti­niennes. Mais nous ne sommes plus dans les années 1970 : en Cis­jor­danie, une partie de la popu­lation a suc­combé à la consom­mation de masse, tandis que les forces de sécurité pales­ti­niennes consti­tuent une ligne de défense d’Israël aux côtés de l’armée israé­lienne tou­jours pré­sente. La dia­spora, quant à elle, a été qua­siment aban­donnée par le lea­dership de l’OLP qui, rapatrié en Palestine, se contente de l’AP, laquelle ne prend en charge que les Pales­ti­niens des ter­ri­toires auto­nomes et non l’ensemble des Pales­ti­niens dans le monde. La bande de Gaza, qui ne pourra jamais être com­pa­rable au Sud-​​Liban en termes de géo­graphie phy­sique, restera isolée selon toute pro­ba­bilité, mais l’équilibre stra­té­gique avec Israël est indé­nia­blement en train d’évoluer.


« Réconciliation » sous tension

Au prin­temps 2014, le Hamas était victime d’un étran­glement financier — mené notamment par l’Égypte qui fermait les tunnels et privait l’organisation de res­sources sub­stan­tielles — qui l’empêchait même de rému­nérer ses fonc­tion­naires. Résolu à enrayer l’érosion du soutien popu­laire qui en découlait, il a décidé de ne plus reven­diquer la gestion poli­tique de la bande de Gaza pour se concentrer sur ses acti­vités asso­cia­tives tra­di­tion­nelles.

 

C’est la raison pour laquelle il a accepté de se sou­mettre aux condi­tions de quasi-​​reddition exigées par le Fatah et la pré­si­dence pales­ti­nienne pour une « récon­ci­liation ». Deux mois plus tard, pourtant, l’accord signé dans le camp de Chati à Gaza le 23 avril 2014 n’avait accouché que d’un « cabinet d’entente » captif de la pré­si­dence. La Garde pré­si­den­tielle sup­posée reprendre le contrôle de la fron­tière de Rafah — et ainsi per­mettre la réou­verture du passage avec l’Égypte — n’a pas été déployée et l’Autorité de Ramallah a refusé de payer les salaires des membres de la fonction publique recrutés depuis 2007. Aucun res­pon­sable de Cis­jor­danie n’a jugé néces­saire de se rendre à Gaza.


Si la nou­velle guerre s’insère à l’évidence dans les suites de l’enlèvement des trois jeunes Israé­liens le 12 juin dans la région d’Hébron, elle ne peut être véri­ta­blement com­prise que dans le cadre de la séquence ouverte par cette « récon­ci­liation ». L’enlèvement, d’une part, n’a jamais été reven­diqué et le Hamas dément les accu­sa­tions israé­liennes qui lui en font porter la res­pon­sa­bilité.

 

Les trois semaines du men­songe d’État cachant leur assas­sinat dans les minutes mêmes qui ont suivi leur enlè­vement ont été mises à profit par le gou­ver­nement israélien pour réoc­cuper des zones auto­nomes et mener des cen­taines d’arrestations dans les rangs du Hamas dans toute la Cis­jor­danie. À aucun moment, pourtant, l’aile gazaouie du mou­vement n’a décidé de riposter. La pre­mière réplique est venue en réponse au lyn­chage d’un jeune Pales­tinien de Jéru­salem brûlé vif, intervenu à la suite des appels à la « ven­geance » lancés par le premier ministre Benyamin Néta­nyahou sur les réseaux sociaux.


Cette gestion de l’enlèvement et la guerre qui a suivi ne prennent tout leur sens qu’en rapport avec la récon­ci­liation pales­ti­nienne, tant la stra­tégie israé­lienne récente est fondée sur la dis­jonction entre la bande de Gaza et la Cis­jor­danie en l’absence de toute solution poli­tique apportée à la question pales­ti­nienne. Cette coupure vise à com­pléter le dis­po­sitif qui, à travers la mise en œuvre de l’autonomie par le lea­dership de l’OLP, avait débouché sur sa pro­fonde sépa­ration d’avec la dia­spora. Le rap­pro­chement avec Ramallah demandé par Gaza ris­quait de déboucher sur la ré-​​articulation entre les deux régions, même si de nom­breux obs­tacles stric­tement pales­ti­niens ren­daient l’hypothèse dif­ficile à réa­liser. Une telle ré-​​articulation aurait alors constitué un revers pour la poli­tique lancée par le premier ministre Ariel Sharon en 2005 et pour­suivie depuis lors.

 

Une stra­tégie de dislocation


Le Hamas constitue la clé de cette stra­tégie de dis­lo­cation. Dans le même temps, Israël ne peut se satis­faire d’un vide poli­tique à Gaza qui ris­querait de déboucher sur une anarchie mêlée de dji­ha­disme et lourde de menaces. Au risque de passer pour un hur­lu­berlu dans les cir­cons­tances actuelles, le Hamas devrait donc, dans la logique de cette dis­lo­cation, être non seulement pré­servé mais éga­lement rétabli dans ses pré­ro­ga­tives poli­tiques à Gaza, avec les res­pon­sa­bi­lités sécu­ri­taires affé­rentes.

 

Dans cette pers­pective, cependant, le simple retour à la situation anté­rieure à l’accord de Chati n’est pas envi­sa­geable, dès lors que le blocus israélien et égyptien et son iso­lement inter­na­tional ont montré qu’ils empê­chaient le Hamas d’exercer ses pré­ro­ga­tives de puis­sance publique. L’allègement sen­sible du blocus aux fron­tières, sinon sa sup­pression pure et simple (qui n’implique pas la fin de toute sur­veillance visant à interdire l’importation d’armement) devrait dès lors s’imposer et amener Israël à lever toute res­triction aux aides finan­cières et tech­niques déjà pro­posées par le Qatar [2].


On en revient ainsi aux « conces­sions » faites par Israël pour aboutir à l’accord de cessez-​​le-​​feu du 21 novembre 2012 dont l’Égypte de Mohamed Morsi était signa­taire et qui avait été négocié en lien avec les États-​​Unis : allè­gement du blocus ter­restre, éloi­gnement des limites du blocus maritime de 3 à 6 miles marins, etc.

 

Elles n’ont jamais été tra­duites dans la réalité, et le Hamas fait de l’engagement israélien à les mettre en œuvre une condition préa­lable à tout nouveau cessez-​​le-​​feu (avec la libé­ration des membres du Hamas arrêtés en Cis­jor­danie depuis un mois qui avaient béné­ficié en 2011 d’une mesure israé­lienne d’élargissement dans le cadre de l’échange de pri­son­niers avec Gilad Shalit). Sa diplo­matie semble ainsi ne pas croire à (ou ne pas redouter) un enga­gement ter­restre israélien et s’estime suf­fi­samment forte pour refuser la pro­po­sition du maréchal Abdel Fattah Al-​​Sissi qui veut oublier les enga­ge­ments de Morsi.

 

Jean-​​François Legrain

Orient XXI, Jean-​​François Legrain, dimanche 20 juillet 2014

 

[1] ean-​​François Legrain, « Gaza, novembre 2012 ; une ’vic­toire’ de Hamas pour quoi faire ? », Les Carnets de l’IREMAM, 3 février 2013.

[2] Amir Oren, « Israel’s new idea : Three states for two peoples », Haaretz, 15 juillet 2014, recoupe mon analyse sous cer­tains aspects

 

http://www.france-palestine.org/Le-Hamas-un-acteur-politique

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