Mauritanie : Interview de Biram Ould Dah ould Abeid

Publié le par revolution arabe

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1.Haratine : La rapporteuse des nations-unies a constaté que, malgré la loi 2007 criminalisant l’esclavage, les pratiques esclavagistes n’ont pas disparu en Mauritanie. Qui est à l’origine de cette mission de l’ONU ? La rapporteuse et son équipe ont-elles bénéficié de la liberté nécessaire pour accomplir leur mission ?


BDA : L’origine de la mission de la rapporteur des Nations-Unies sur les formes contemporaines d’ esclavage est l’action de lobbying inlassable de Sos.Esclaves et IRA-Mauritanie ainsi que d’autres organisations abolitionnistes comme l’Association des Haratines d’Europe et surtout l’appui d’organisations internationales de droits humains comme Anti-Slavery international entre autres.


Mais j’ai constaté que les milieux officiels en Mauritanie ainsi que de pseudo-journalistes inféodés au système esclavagiste mensonger ont voulu distiller dans l’opinion publique que la venue de cette mission fait suite à la demande du gouvernement mauritanien, ce qui est faux car la rapporteur elle même a démenti cette information dans un point de presse. Le gouvernement n’a donné son accord à cette visite que moins d’une semaine avant son arrivée à Nouakchott. Donc, elle craignait beaucoup que sa visite ne soit annulée par un système habitué à narguer la communauté internationale. La rapporteur n’a pas bénéficié de la totale liberté de mouvement parce que les autorités ont utilisé l’alibi sécuritaire pour empêcher la mission de découvrir beaucoup de sites autour des villes et dans le monde rural qui en disent long sur la condition de misère des populations serviles et sur la responsabilité des pouvoirs publics dans la persistance de l’esclavage et de ses dérivées qui sont non-moins graves et illicites.


2. Haratine : Vous venez d’effectuer une longue tournée en Europe sur le thème des droits de l’Homme. Votre message sur les conditions dramatiques que vivent les victimes de l’esclavage en Mauritanie a-t-il été entendu par vos collègues et le public européens ?


BDA : Nos collègues membres de la société civile, intellectuels, journalistes, syndicalistes ou élus commencent à mesurer à juste hauteur l’ampleur du forfait de l’esclavage et pratiques analogues qu’imposent la minorité arabo-berbère de Mauritanie à la majorité composée de Hratin (esclaves et anciens esclaves ) et de Noirs dans le pays. Nos amis d’Occident, des diplomates et le personnel des organismes internationaux sont entrain de réaliser la duplicité du système esclavagiste et raciste de l’oligarchie arabo-berbère et cette phase de lucidité va les amener à comprendre qu’à l’instar de l’ex régime d’apartheid le système en vigueur en Mauritanie est un cancer dans le flanc de l’Afrique, un deuxième Prétoria en Afrique de l’Ouest.


3.Haratine : Selon les autorités mauritaniennes, il n’existe que des séquelles de l’esclavage dues à la pauvreté des Haratine. Pourquoi adoptent-elles cette attitude à l’égard des victimes ?


BDA : Cette attitude est une forme de négationnisme, et le négationnisme est propre aux bourreaux qui ne sont pas repentis . Les segments tribaux arabo-berbères dominants ont depuis des siècles fondé un mode de vie basé sur l’esclavage et pratiques similaires. La thèse des séquelles dans laquelle ils étaient confortés par le rapport de 1983 qu’un responsable onusien, de nationalité belge et du nom de Marc Bossuet a produit au cour d’une mission identique que celle de la rapporteur Gulnara Shahinian vient de voler en éclat. En effet, la rapporteuse de l’ONU, à la fin de sa mission a livré des informations sur l’ampleur de l’esclavage en Mauritanie, lesquelles informations viennent démentir le rapport de Bossuet de 1983.


La thèse des séquelles facilite aux groupes dominants esclavagistes qui détiennent les leviers de commande dans le pays de se dédouaner de leur forfait continu, de poursuivre l’arnaque des bailleurs de fonds internationaux et le détournement de l’argent de la lutte contre la pauvreté à son propre compte.


4. Haratine : Comment peut-on lutter contre la pauvreté des Haratine ( thèse de l’Etat et des esclavagistes maures ) alors que la Charia et la tradition instaurent un système d’exploitation des victimes de l’esclavage ? Ce système est basé sur la Zakat(dîme religieuse), la saddagha(l’aumône), la hëdiya(le don inventé par les marabouts), l’achat de la liberté… au bénéfice des Maures.


BDA : L’esclavage se pérennise tant que le système de compartimentalisation sociale, pyramidal, hiérarchique, endogame et farouchement discriminatoire, fondé sur une légitimation multiséculaire, idéologique et religieuse de l’esclavage, du travail esclavagiste, de la séparation des familles, du travail des enfants et de la captation d’héritage..etc durera.


Ce système social repose sur l’exclusion des esclaves et anciens esclaves, leur privation effective de l’éducation et de la formation professionnelle, leur exclusion économique et de la propriété foncière, leur expropriation systématique des terres viables et cultivables au profit des féodalités tribales et théocratiques, des milieux de l’agro-business et de la hiérarchie militaire ethniciste arabo-berbère…etc. Tant que ce système de captation du labeur des Hratin, des richesses nationales, de l’aide au développement et de l’argent de la lutte contre la pauvreté par une oligarchie ethnique et de classe n’a pas été déconstruit par une action vigoureuse émanant de la base et capable de s’installer au sommet du pouvoir et de l’exercer assez durablement, rien ne pourra changer la donne de la pauvreté et de la paupérisation des larges franges serviles de la population mauritanienne.


5. Haratine : On l’avait surnommé le candidat des pauvres. Maintenant, on l’appelle « président » des pauvres dont la majorité est haratine. Cette appellation est-elle méritée ?


BDA : De mon point de vue, c’est un président comme tous les autres qui l’ont précédé à la tête de l’Etat mauritanien depuis que les Français ont légué le pouvoir aux arabo-berbères au détriment des autres composantes nationales du pays ; c’est un président des Maures qui met tout en oeuvre pour maintenir et renforcer les fondements et l’ossature de l’Etat ethnique, esclavagiste et nègrophobe que les arabo-berbères se sont taillés par le fer, le sang et l’humiliation d’êtres humains au coeur du continent noir.


6. Haratine : Dans sa campagne présidentielle, le candidat Ould Abdel Aziz avait ignoré la question de l’esclavage et les moyens pour combattre ce fléau. Que vous inspire cette attitude ?


BDA : C’est une démarche strictement conforme à la position ethnique et de classe à laquelle ne dérogent que certaines personnes rares et mises au banc de la collectivité-communauté dominante ; tous les régimes qui se sont succédés en Mauritanie, y compris le régime de l’intermède « démocratique » de Sidi Mohamed ould Cheikh Abdallahi, ont d’une manière ou d’une autre une démarche qui vise essentiellement le camouflage de ce cancer dont souffre l’Etat, qui gangrène les relations inter et intracommunautaires et qui prolonge le martyr de la composante Haratin. Ceci dans le but de maintenir et d’assurer un bien-être et un mode de vie auprofit de la communauté dominante ainsi que des privilèges illicites du point de vue de tous les droits.


Cette attitude, hélas, dénote du mépris souverain que ces dirigeants et leurs groupes réservent à leurs concitoyens implorés par la dureté de ce phénomène et des multiples discriminations qui se trouvent être ses séquelles.


7.Haratine : Vous êtes un militant abolitionniste engagé. Comment voyez-vous l’avenir de ce noble combat ?


BDA : L’avenir de ce combat n’est pas parsemé de roses ; c’est un combat qui devient de plus en plus difficile dans une ambiance où le politiquement correct amène les plus grands militants à se faire une image de « fréquentables » au prix de positions tactiques ou stratégiques dont le maintien, advienne que pourra, est nuisible à l’avancée de la cause des humbles et au triomphe de la justice.


8. Haratine : Donnez-nous votre opinion sur les activités que mènent l’Association des Haratine de Mauritanie en Europe (A.H.M.E) et de son Site : http://www.haratine.com/ et ce, huit ans après sa création, le 13 Juillet 2001 ?


BDA : L’Association des Haratines de Mauritanie en Europe relaie honorablement à l’étranger le combat que nous menons à partir de l’intérieur, nous nous complétons parfaitement et l’apport de cette association est indispensable au mouvement abolitionniste. Le site quand à lui , il abat un travail d’information, de documentation et de coordination colossal et extrêmement utile pour l’avenir du pays tout entier.


9. Haratine : Votre dernier mot à nos lecteurs ?


BDA : La lutte continue.

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