Palestine: Réflexions (3)

Publié le par revolution arabe

FatehMilitia  

Photo: El Fatah 1970, à l'époque de "Septembre Noir"

III. Quel avenir pour le mouvement national ?

Le Fatah (22)


Les Accords d’Oslo et la constitution de l’Autorité palestinienne (AP) ont été une rupture majeure pour le mouvement national palestinien, réduisant la question palestinienne à celle des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza et fixant comme principales tâches au Fatah la construction d’un appareil d’État sans État et la coopération, parfois à marche forcée, avec Israël, afin d’obtenir davantage dans le cadre du processus négocié, au détriment de la lutte quotidienne contre l’occupation et pour le retour des réfugiés.


Ce sont ces dynamiques qui ont été enregistrées lors du dernier Congrès du Fatah (août 2009), qui a davantage joué un rôle de révélateur que donné le signal d’un nouveau départ. Les militants du Fatah, acteurs de la lutte de libération, sont très minoritaires au sein de la nouvelle direction. La majorité du Comité Central du mouvement, élu en 2009, se compose en réalité de purs produits des « annministres, anciens conseillers d’Arafat, conseillers d’Abu Mazen, ex-responsables des forces de sécurité, « négociateurs », hauts fonctionnaires… Tout le panel du « personnel politique d’Oslo » est là. Qui plus est, la forte présence de représentants du secteur économique et du secteur sécuritaire est à l’image de la politique de l’AP depuis sa prise en main par le duo Abbas-Fayyad.


D’autres éléments confirment cette tendance : quasi-disparition, au CC, des représentants des Palestiniens de l’extérieur, sur lesquels l’AP n’exerce aucune juridiction (un seul élu, Sultan Abu al-Aynayn, dirigeant du Fatah au Liban) et des Palestiniens de la Bande de Gaza, que l’AP a « perdue » en juin 2007 ; non-élection (remarquée) d’Hussam Khadr, figure respectée du Fatah, connu pour ses activités militantes et ses critiques de la politique de l’AP ; « recomptage » de dernière minute qui a permis à at-Tayyib Abdul Rahim, adjoint du Président Abbas, de « gagner » 26 voix et d’être finalement élu au CC alors qu’il était au départ donné battu…


Passé de mouvement de libération nationale à principal acteur de la construction d’un appareil d’État sous occupation, le Fatah n’est désormais même plus une organisation politique pouvant prétendre représenter de manière cohérente le peuple palestinien. Le Congrès de Bethléem, en août 2009, a sanctionné cet état de fait, même si l’organisation compte encore en son sein nombre de militants et de cadres honnêtes et sincères : le Fatah est un conglomérat de baronnies locales et de réseaux clientélistes, quasi-mafieux, sous la coupe d’un pouvoir non-élu qui n’hésite pas à censurer l’information, à traquer, enfermer, voire assassiner ses opposants, quand il ne les livre pas à Israël au cours d’opérations conjointes.


La gauche dans les années Oslo


Avec les accords d’Oslo, les Israéliens et les Américains ont réussi à marginaliser l’OLP au profit de l’AP. Ainsi l’OLP, qui représentait les Palestiniens vivant dans les territoires occupés et les Palestiniens de la diaspora, est devenue une référence sans rôle politique et sans rôle décisionnel, lesquels ont été confisqués par Arafat et le petit groupe de fidèles issus ou non de l’OLP qui ont constitué l’Autorité palestinienne.


Le programme politique de l’AP a été fixé par les accords d’Oslo : négocier avec Israël (et on promettait au peuple palestinien que ceci mènerait à un État indépendant dont Jérusalem serait la capitale), assurer la sécurité de l’État d’Israël contre toute attaque d’origine palestinienne et assumer les responsabilités de la gestion de la vie quotidienne des Palestiniens des zones autonomes.


Les groupes politiques de la gauche palestinienne, opposés au processus d’Oslo, ont rapidement considéré qu’Oslo « était un fait et qu’il fallait faire avec ». Ils appartenaient à l’OLP et ont justifié leur attitude par leur volonté de ne pas se couper du processus dirigé par l’AP. Le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), le Front démo- cratique pour la libération de la Palestine (FDLP) et le Parti du peuple palestinien (PPP, ex-Parti communiste pales- tinien) (23) n’ont pas tardé à réintégrer le jeu politique structuré par l’AP. Aujourd’hui encore, des membres du FDLP et du PPP sont membres du Gouvernement Fayyad, que le FPLP a pour sa part refusé de rejoindre…


La faiblesse des organisations de la gauche palestinienne est constatée dans tous les sondages et lors des scrutins et ceci recoupe les observations que l’on peut faire sur le terrain : faiblesse des cortèges organisés, absence d’apparition publique (24), absence de diffusion d’une presse militante. Triste à dire et difficile à croire : ces partis existent désormais principalement, notamment en Cisjordanie, par la diffusion de communiqués et par leurs sites Web.


Comment expliquer cette dégradation de la situation pour des organisations qui avaient connu un essor réel au cours de la première Intifada ? Les attentes du peuple palestinien n’ont pas été modifiées par Oslo. A leurs demandes antérieures s’est ajoutée celle d’améliorer les performances de l’AP dans les zones autonomes, marquées par la corruption et l’incompétence. Mettre un terme à cette situation est devenu essentiel. Mais ces problèmes n’ont guère préoccupé les courants politiques de gauche. Seules quelques personnalités ont tenté de le dire, mais elles étaient coupées de toute organisation collective et ont été facilement contrées par l’AP, telles celles qui ont signé l’appel des 20 (contre la corruption et les capitulations de l’AP), fin 1999, parmi lesquelles plusieurs ont alors été arrêtées sur ordre d’Arafat.


De l’aveu même de leurs dirigeants, il s’est donc creusé un fossé considérable entre le peuple palestinien et les organisations politiques de la gauche palestinienne. Les directions des partis politiques n’ont agi en fait qu’en réaction aux initiatives de l’AP et d’Arafat. On peut mesurer cette distanciation des liens avec les préoccupations populaires au travers de la pratique que ces organisations ont partagée avec l’AP dans la construction et l’administration bureaucratiques des mouvements de masse.


Les mouvements « de masse »


Prenons le cas des syndicats dont le plus important est la Fédération générale Palestinienne des syndicats (PGFTU). C’est un syndicat unifié. Après Oslo l’unification s’est faite en imposant des quotas de représentation des quatre principaux courants politiques nationaux : le Fatah, le FPLP, le FDLP et le PPP. Du niveau national à celui des branches professionnelles et des districts territoriaux la répartition des rôles a respecté ces quotas. A tous les niveaux les secrétaires généraux appartiennent au Fatah, les autres devant se contenter de participer aux instances de direction désignées. Le Fatah est en situation dominante pendant que les autres courants, et notamment le PPP qui avait une tradition de syndicalisme, ont vu leur influence considérablement décroître depuis cette « unification » au sommet.

La PGFTU est donc entièrement sous la coupe du Fatah. Par leur présence issue d’un compromis bureaucratique, les autres cautionnent. Rappelons que l’AP est le plus gros employeur de Cisjordanie et de Gaza ! Le processus démocratique au sein du syndicat est inexistant, ni élections ni programmes susceptibles d’augmenter la participation des travailleurs. Au demeurant l’activité du syndicat se limite en général à régler des situations individuelles de conflit entre patrons et salariés.


La situation du mouvement de défense des droits des femmes est tout aussi instructive. La Palestinian Women General Federation a été formée après Oslo. Elle est le résultat de la cooptation de tous les comités de femmes appartenant aux différentes organisations politiques, avec bien peu de liens avec les femmes palestiniennes confron- tées aux inégalités dans tous les domaines de la société. D’autres organisations de femmes se sont reconverties en ONG, acceptant ainsi de devenir des organisations rendant des services aux femmes de la communauté pales- tinienne. Ceci s’est fait en conformité avec des programmes décidés par les financeurs étrangers qui ont transformé les organisations en prestataires de services et les femmes en bénéficiaires passives, creusant l’écart entre la masse des femmes et la direction cooptée du mouvement.


De même le rôle du mouvement étudiant s’est-il considérablement affaibli. Alors qu’il fut une véritable pépinière de cadres politiques notamment dans les années 1980, qu’il pesait dans les orientations politiques des différents partis parce qu’il jouait un rôle important dans la lutte contre l’occupation, il n’est plus désormais que le reflet des rapports de forces entre les différentes fractions politiques.


Telle est la réalité des « organisations de masse » en Palestine, une faiblesse due d’une part à leur dépendance à l’égard des partis politiques en tant que structures cooptées et d’autre part leur dépendance à l’égard de l’AP et des donateurs étrangers qui ont versé des millions de dollars de subventions pour créer un ensemble passif de béné- ficiaires dépendant d’avantages consentis et non un mouvement d’acteurs de leur lutte pour leurs droits. Du fait de l’absence de développement d’organisations de masse véritables les forces politiques ont réduit leur action à un activisme social s’efforçant de répondre à des demandes d’aide face aux problèmes du quotidien, désertant le terrain de la lutte politique et laissant à une Autorité corrompue le soin d’enfermer le combat national dans l’impasse des négociations sans fin avec Israël.


Il ne s’agit évidemment pas ici de porter des jugements de valeur sur la politique conduite par les organisations de gauche. La plupart des réflexions qui précèdent sont issues de discussions avec des militants et des dirigeants de ces organisations, qui sont de plus en plus nombreux à opérer un retour critique sur les années Oslo, même si ces critiques n’ont pas encore eu de traduction organisationnelle.


Une reconstruction en cours ?


L’isolement de la Bande de Gaza et la fragmentation de la Cisjordanie en plusieurs dizaines d’entités territoriales séparées les unes des autres par des points de contrôle israéliens réduisent considérablement toute activité économique, sociale et politique. Cela confronte tous ceux et toutes celles qui souhaitent, d’une façon ou d’une autre, poursuivre la résistance, à une difficulté majeure : non seulement les situations varient selon les zones autonomes, mais surtout il est de plus en plus difficile, dans ces conditions, de développer un projet politique « national ». Difficulté pour se déplacer, pour se réunir, pour mener des actions en commun sur l’ensemble du territoire… Autant de facteurs qui handicapent considérablement quiconque tente d’organiser une résistance unifiée sur l’ensemble des territoires palestiniens.


La répression israélienne se poursuit : les incursions, bombardements, assassinats extra-judiciaires… sont légion. Il y a aujourd’hui en outre près de 12 000 détenus palestiniens dans les prisons israéliennes, et malgré quelques médiatiques libérations ce nombre ne cesse de s’accroître. A titre de comparaison, rapporté au nombre d’habitants, c’est comme s’il y avait en France 200 000 prisonniers politiques…


L’asphyxie économique conduit la quasi-totalité des habitants des territoires palestiniens à se préoccuper davantage de leur survie que de la lutte d’émancipation : le chômage endémique et la hausse des prix (nombre de produits de première nécessité ont vu leurs prix doubler en l’espace d’un an…) affectent l’ensemble de la société palestinienne et ont pour une conséquence une dichotomie de plus en plus importante entre problématiques du quotidien et lutte de libération nationale, ainsi qu’une montée des idéologies et des comportements individualistes.


Cette situation entraîne des dégâts psychologiques majeurs. Prisonniers du quotidien, prisonniers dans leur « zone autonome », les Palestiniens ont de plus en plus de difficultés à se projeter dans le temps et dans l’espace, ce qui a deux conséquences majeures : un repli sur la ville, le village, le camp, la famille… et l’impossibilité de penser des projets sur le moyen ou le long terme. Des conditions qui pénalisent grandement celles et ceux qui tentent de repenser un projet de libération collectif qui implique nécessairement une vision débarrassée des contingences du quotidien et de toute forme de repli local et/ou familial.


La « Deuxième Intifada » est bien finie. Elle se solde par une défaite majeure, sur le plan militaire, politique et idéologique. Nombre de questions se posent de manière ouverte, qui reposent, de fait, la question nationale palestinienne à la lumière des événements de 1948 et de tout ce qui s’est passé depuis, dans la société et chez nombre de militants et de forces politiques. On pourrait résumer ces interrogations en cinq questions génériques même si le débat n’est pas organisé et clairement formulé, mais plutôt diffus dans l’ensemble des territoires palestiniens :


► Que signifie aujourd’hui la revendication de l’État palestinien indépendant aux côtés d’Israël, même à titre transitoire ? La Cisjordanie a été intégrée à Israël, économiquement, politiquement, démographiquement. Dans ces conditions quelle pertinence a la revendication de l’État indépendant qui, pour Israël, n’a jamais signifié autre chose que quelques cantons isolés, encerclés par des Murs, sans aucune viabilité ?


► Quelle articulation entre résistance populaire, impliquant l’ensemble de la société palestinienne, le mouvement syndical et associatif, les forces politiques… et résistance armée ?


► Comment réunifier l’ensemble du peuple palestinien ? Le peuple palestinien est en effet fortement divisé : Palestiniens d’Israël (aujourd’hui 1,1 million), Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza (près de 4 millions), Palestiniens de Jérusalem (250 000) et Palestiniens exilés (plus de 6 millions).


► Quel cadre politique pour le mouvement de libération nationale ? La division du mouvement affaiblit considé- rablement la lutte et la constitution d’un cadre commun, au-delà de la vieille OLP, posant la question de la résistance et du combat pour l’émancipation, et pas celui de la gestion des zones autonomes allouées par Israël est, même si ce n’est qu’à un stade relativement peu avancé, ouvertement posée.


► Quels liens développer avec le mouvement de solidarité internationale, afin que cette solidarité soit politique et non caritative, efficace et pas seulement symbolique ? Et comment, notamment, faire reprendre à l’ensemble du mouvement de solidarité le mot d’ordre le plus consensuel dans le mouvement associatif, syndical et politique palestinien, celui du boycott total (économique, politique, diplomatique, académique, culturel…) d’Israël, qui a fait ses preuves lors du combat contre le régime d’Apartheid en Afrique du Sud ?


En juin 2009, plusieurs militants et cadres de gauche ont organisé une conférence internationale à Ramallah, affirmant vouloir, au-delà des clivages traditionnels entre les organisations de gauche, poser les bases d’une nouvelle gauche palestinienne, nationaliste, démocratique et progressiste. L’initiative a reçu un écho significatif, et plusieurs centaines de personnes, issues des divers courant de la gauche et d’ONG « non-corrompues », ont participé aux débats, lesquels étaient traversés par les questions que je viens d’énoncer. Le front qui devait se constituer, Tayyar, n’a pas encore vu le jour, faute de moyens financiers, d’implantation locale et d’un certain nombre de clarifications idéologiques. Mais cette initiative indique les potentialités de la situation et la disponibilité de nombreux militants palestiniens sincères à reconstruire une gauche authentique, tirant les bilans de ses échecs passés.


Le projet sioniste porte en lui la négation et donc la destruction de la société et de l’identité palestiniennes. La défaite de la « Deuxième Intifada », la faillite de l’AP, le cours suivi par le Hamas… réduisent considérablement les marges de manœuvre de ceux qui veulent encore résister, envers et contre tout et tous.


Autour, notamment, de militants ou d’anciens militants du FPLP ou du Fatah, nombre d’initiatives sont néanmoins prises, surtout dans les camps de réfugiés, dans lesquels se trouvent ceux qui n’ont rien à gagner à une « trêve » débouchant sur un accord partiel. Leur objectif est double :


● Maintenir, coûte que coûte, les revendications essentielles du peuple palestinien, et notamment celles du droit au retour des réfugiés. Cela passe par l’organisation d’expositions, de rencontres entre les plus jeunes et les anciens, autrefois chassés par les milices sionistes, de manifestations de rue… qui visent à transmettre l’héritage et à continuer de rendre visible cette revendication.


● Au-delà, il s’agit tout simplement de résister à l’entreprise sioniste de sociocide (25), en redonnant son sens à l’action collective, en luttant contre les replis individualistes, en maintenant et en reconstruisant l’esprit de résistance dans une période de reflux : associations de femmes, coopératives agricoles, syndicats indépendants de l’AP, comités de familles de prisonniers, comités de village, centres culturels dans les camps de réfugiés…


Il s’agit, souvent au-delà des clivages politiques, de pallier la déroute de l’AP et des partis politiques, de sauver ce qui reste à sauver de la société palestinienne et de reconstruire ainsi, progressivement, l’esprit de résistance, mais aussi de préparer les générations futures à la lutte.


Chacun sait en effet que, dans une société où plus de 50 % de la population a moins de 15 ans, la réalité aura rapidement raison des promesses de lendemains qui chantent et que ce ne sont pas les services de l’AP ou les forces de sécurité du Hamas qui empêcheront une nouvelle génération de se soulever contre ses oppresseurs, israéliens mais aussi, le cas échéant, palestiniens.


Quand cela se produira-t-il ? Nul ne peut le dire précisément. Mais il est certain que la population n’attendra pas la refonte du mouvement national, de son programme et de sa stratégie ou un accord entre les forces palestiniennes pour se révolter à nouveau. C’est en revanche de ces derniers facteurs, ainsi que du succès des initiatives décrites plus haut, que dépendront, en grande partie, le visage et l’issue de ce soulèvement.

 

* Julien Salingue, enseignant de sciences politiques à l’Université Paris VIII, est militant du Nouveau parti anticapitaliste (France) et de la IVe Internationale.


Pour les notes:

http://jeunes.npa2009.org/spip.php?article466

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