Syrie: les Kurdes font cavalier seul dans l'opposition (CI)

Publié le par revolution arabe

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Muhammad Ismaïl, membre du bureau politique du Conseil national kurde, explique, dans un entretien à Courrier international, pourquoi les Kurdes n'ont pas pu s'entendre avec le Conseil national syrien, principal organe représentatif de l'opposition à Bachar El-Assad.


05.04.2012 | Hamdam Mostafavi | Courrier international


 

COURRIER INTERNATIONAL : Quel a été le rôle des Kurdes syriens depuis le début du soulèvement contre Bachar El-Assad, sur le plan politique ?

MUHAMMAD ISMAÏL : Les Kurdes, en tant qu'opposants de longue date, constituaient un mouvement déjà organisé, mais divisé. La première tâche a été de réunir l'opposition kurde sous une seule bannière. Nous avons réuni l'an dernier un congrès national kurde, où se sont retrouvés les partis politiques, mais aussi les représentants de la société civile, des ONG et des personnalités indépendantes. Je pense qu'il était très représentatif de la société kurde syrienne. Ce congrès a permis de définir les principaux objectifs des Kurdes, à savoir déterminer ce que nous voulons pour l'avenir du pays, et avec quel côté de l'opposition syrienne nous allions nous allier.

Justement, plusieurs dirigeants kurdes ont rencontré à Istanbul les membres du Conseil national syrien (CNS), qui vient d'être reconnu comme principal représentant de l'opposition syrienne lors de la conférence des Amis de la Syrie. Pourtant, vous n'avez pas réussi à former d'alliance avec le CNS. Pourquoi ? 

Nous ne sommes pas parvenus à un accord, mais je tiens à dire que le dialogue continue. Le CNS n'a pas accepté nos propositions, à la fois sur la question kurde et sur l'avenir de la Syrie. Le CNS a une vision à très court terme, il est absorbé par les événements actuels et n'a pas de vision pour l'avenir. Nous, nous savons que nous voulons une Syrie laïque, pluraliste, décentralisée, parlementaire et démocratique. Mais le CNS ne veut pas aborder ces questions pour l'instant. Par ailleurs, il faut savoir qu'avant la réunion d'Istanbul, nous avions eu avec le CNS une réunion à Tunis où nous avions mis en avant nos revendications. Nous demandions un droit à l'autodétermination pour les différentes composantes de la société syrienne.
Mais le mot autodétermination a fait peur au CNS. Nous avons accepté de le retirer, et nous avons fait d'autres concessions, notamment sur les droits à l'égalité hommes-femmes, que nous voulions voir inscrit dans un accord, mais malgré tout nous n'avons pas pu trouver de compromis. Le CNS a souhaité qu'aucune mention du "peuple" kurde ne soit faite, ce qui n'était pas acceptable pour nous. Nous n'étions pas non plus d'accord sur le concept de décentralisation : nous souhaitons une décentralisation politique, alors que le CNS ne parle que de décentralisation administrative. Or c'est aussi ce que propose Bachar El-Assad, c'est purement superficiel et ce n'est pas satisfaisant.

Sur le terrain, des combattants kurdes se battent-ils avec l'armée syrienne libre ?

Non ce n'est pas le cas, ou alors uniquement des éléments isolés. Notre mouvement est pacifique et nous ne voulons pas prendre les armes. Bachar El-Assad n'a pas attaqué les régions kurdes pour l'instant, et nous ne voulons pas nous sacrifier comme nous l'avons fait à plusieurs reprises par le passé sans que cela donne de résultats.

Pourtant, les seuls Kurdes qui ont obtenu l'autonomie sont les Irakiens, qui ont pris les armes aux côtés des Américains contre Saddam Hussein. De plus, Bachar El-Assad n'hésite pas à faire parler les armes…

Oui mais la révolution doit rester pacifique. Nous ne voulons pas de scénario à l'irakienne et nous ne souhaitons pas la partition du pays. Certains éléments kurdes comme le PYD ou le PKK souhaitent l'autonomie ou l'indépendance, mais ce n'est pas le cas du conseil national kurde. Nous faisons partie des vingt-deux millions de Syriens.

Les Kurdes ne sont pour l'instant pas massivement descendus dans la rue.

Nos jeunes sont descendus dans la rue. Et politiquement, nous agissons depuis le début. Nous n'avons jamais été à l'écart.

Comment faire pour sortir de l'impasse actuelle en Syrie et que se passera-t-il si Bachar El-Assad ne part pas ?

Il faut imaginer un projet politique fort pour que la population ait envie de continuer à se battre, pour qu'elle sache dans quelle direction va le pays. Mais, même si Bachar El-Assad refuse de partir, même si le régime ne tombe pas, la Syrie ne sera plus jamais comme avant, ce modèle de dictature absolue a expiré en Syrie et dans la région.
CONTEXTE La crainte d'un Etat kurde
Les Kurdes syriens représentent 10 % de la population du pays. Mais ils font également partie d'un peuple transfrontalier, dont d'importantes populations vivent en Turquie (13 millions), en Iran (6 millions) et en Irak (6 millions). Depuis l'instauration d'une réelle autonomie pour les Kurdes irakiens après la chute de Saddam Hussein en 2003, les pays de la région craignent une contagion.

La méfiance de la Turquie, qui tente de régler la question kurde dans son pays et qui est aux prises avec le PKK [groupe armé souhaitant la libération du Kurdistan], à l'égard des Kurdes syriens est forte. Et réciproquement : les Kurdes syriens ne sont pas prêts à s'allier avec le Conseil national syrien, notamment en raison de sa proximité avec Ankara, qui s'opposera à toute velléité de reconnaissance de l'existence d'un peuple kurde.


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