Tunisie : au procès des martyrs de Thala, les familles attendent toujours la vérité (Rue 89)

Publié le par revolution arabe

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Thierry Brésillon
Journaliste
Publié le 28/01/2012 à 10h03

Chaque acteur politique s'empresse de jurer « fidélité au sang des martyrs de la révolution », dans l'espoir de retirer un surcroît de légitimité de cette onction, mais les familles des martyrs attendent toujours la vérité.

Le procès des responsables s'éternise et la Commission nationale d'investigation sur les dépassements et les violations, qui enquête sur la répression pendant la révolution, a repoussé la publication de son rapport pour terminer la compilation des différents rapports régionaux.

La justice civile s'est dessaisie au moins de juin au profit des tribunaux militaires, auxquels elle a transmis une instruction précipitée. Les rapports balistiques sont laconiques, des vidéos n'ont pas été exploitées… si bien que les premières audiences servent surtout à entendre les prévenus et les témoins pour établir les circonstances dans lesquelles ont été tués les manifestants.

L'accusé Ben Ali est-il présent ?

Les avocats de la partie civile face aux juges du Tribunal militaire du Kef (Thierry Brésillon)

Les journées tragiques du 8 au 12 janvier 2011 à Thala (et dans une moindre mesure à Kasserine) étaient au centre de l'audience de lundi 16 janvier au Tribunal militaire du Kef. Un an après, les juges commencent donc à avoir une idée de l'enchaînement des événements à Thala (voir la chronologie en fin d'article).

« L'accusé Zine el Abiddine Ben Ali est-il présent ? ». L'ancien président est toujours en Arabie Saoudite. Mais face aux juges, Ali Sériati, responsable de la sécurité présidentielle, Rafik Hadj Kacem, ancien Ministre de l'intérieur et Jalel Boudrigha, ancien directeur des brigades d'intervention et certains nombres d'officiers de police sont bien présents.

Debout derrière eux, les avocats de la partie civile, pugnaces comme une ligne d'attaquants de rugby, et à côté, ceux de la défense auxquels le président accorde tellement peu la parole que même les avocats de la partie adverse en conviennent et qu'ils ont fini par quitter l'audience.

Protestations

Puis, dans la salle, les familles. Un mur de deuil et de colère. Des parents aux regards perdus, venus avec les photos de leurs fils devenus « martyrs de la révolution », qu'ils brandissent dès que l'objectif d'une caméra ou d'un appareil photo se dirige vers eux.


Et puis, ces scènes poignantes : les larmes silencieuses des mères quand on évoque ce jeune tué d'une balle dans le dos alors qu'il portait le corps de son copain ; la colère des jeunes, témoins des événements, debout sur les bancs du tribunal pour crier « Il ment ! » quand un accusé prétend qu'aucun ordre de tirer n'a été donné.

Les avocats de la partie civile ont beau essayer de calmer leurs clients, les protestations fusent en permanence. Le président les rabroue sans les dissuader. Faute de pouvoir pousser les accusés dans leurs retranchements, ils préfèrent sans doute laisser le public exprimer sa colère à l'audience plutôt que de risquer de voir le tribunal assailli par des manifestants.


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Laajimi, l'homme qui fait peur

Un nom revient souvent, notamment dans les protestations des familles : « l'accusé ne parle pas parce qu'il a peur tant que Moncef Laajimi est libre ! ». Chargé du commandement des brigades d'intervention à partir du 10 janvier à Thala, inculpé mais laissé liberté, l'homme qui fait peur est au centre d'une épreuve de force entre le gouvernement et le personnel du Ministère de l'Intérieur.

Moncef Laajimi a accédé depuis l'an dernier au grade de colonel et en juin, sous pression d'une partie des troupes, il a été nommé directeur général des Brigades d'intervention, dont les fameuses BOP (les brigrades d'ordre public), les forces de police les plus impliquées dans la répression sur le terrain lors de la révolution.

Convoqué à l'audience précédente, le 26 décembre, il s'était présenté accompagné de trois groupes d'intervention, dont un groupe de la brigade anti-terroriste, qui ont investi le tribunal militaire. Un affront pour les commandos de l'armée. L'objectif était clairement d'intimider la cour et de s'assurer que l'officier ne serait pas arrêté à l'issue de son audition.

Bras de fer ou mise en scène ?

Le matin du 10 janvier dernier, on apprenait que le syndicat des Brigades d'intervention appelait à un mouvement de grève pour protester contre le limogeage de Moncef Laajimi par le nouveau Ministre (Ennahdha) de l'Intérieur, Ali Layaredh. 13 000 agents ont alors entamé un mouvement de grève et un sit-in était annoncé devant le Ministère de l'Intérieur.

Curieusement la réaction a précédé l'annonce officielle. Le soir même, le porte-parole du Ministère démentait l'information, tandis que Ennahdha appelait à une manifestation devant le Ministère pour demander le départ de Moncef Laajimi et pour contrer celle des policiers, pourtant annulée entre temps.


Manifestants devant le Ministère de l'Intérieur pour demander le limogeage de Mocef Laajimi (11 janvier 2011) (Thierry Brésillon)

Le 11 décembre, Ali Layaredh a fait une apparition devant les quelque deux mille manifestants massé devant le Ministère, mais sans rien n'annoncer d'autre que sa volonté de mettre la police au service du peuple.

Le soir même, Moncef Laajimi était nommé chargé de mission auprès du Ministère de l'Intérieur. Un placard doré qui lui retire le commandement direct des brigades d'intervention, mais pas la loyauté d'une bonne partie des agents.

De toute évidence, la partie se joue dans les coulisses d'un Ministère qui reste une boite noire. S'agit-il d'une véritable épreuve de force ? Ou bien d'une mise en scène destinée à entériner une sorte de pacte de non agression entre Ennahdha et les hommes forts du Ministère de l'Intérieur, tout en donnant à l'opinion l'impression de la détermination du gouvernement ? En tout cas, chacun a montré ses muscles.

Mandat d'amener contre Laajimi

On ne tardera pas à savoir quel est l'état du rapport de force réel. Lors de l'audience du tribunal militaire du Kef, deux témoins ont assuré avoir vu Moncef Laajimi, le 12 janvier 2011, à Thala, en position de tir au moment où l'un des manifestants a été tué.

L'officier inculpé n'avait pas répondu à la convocation du tribunal et fait produire le certificat médical d'un psychiatre qui attestait qu'il « avait besoin de repos » sans autre détail. Mais en vue de la prochaine audience, prévue le 8 février, le juge a, cette fois, délivré un mandat d'amener et, en fonction des éléments à charge dont il dispose, le juge devrait logiquement demander son incarcération.

« Je suis un ange »

En attendant Moncef Laajimi a lancé une campagne de communication pour se disculper, lui qui serait « un ange » selon ses propres dires. Dans une terminologie directement inspirée de celle d'Ennahdha, il accuse les perdants des élections qui n'ont que recueilli que 0,00 %, et notamment l'extrême gauche, d'être derrière les accusations portées contre lui dans le but de livrer le pays au désordre. Cette convergence des arguments augure-t-elle d'une alliance tactique entre Ennahdha et les caciques de l'appareil sécuritaire hérité de l'ère Ben Ali contre l'aile la plus revendicative de la gauche ?

La police de Ben Ali est loin d'avoir encore jeter ses derniers feux. La question est de savoir à quelles conditions Ennahdha obtiendra la loyauté de l'appareil sécuritaire. Et quelle justice sera finalement rendue aux victimes de Thala.

Infos pratiques
Chronologie
Les journées tragiques de Thala, du 6 au 12 janvier 2011
  • Le 6 janvier, manifestations en centre ville, pour calmer les jeunes en colère, l'officier commandant les brigades d'ordre public (les BOP), Youssef Abdelaziz, s'adresse à eux par mégaphone et leur promet qu »un représentant de l'Etat viendra pour recueillir leurs doléances.
  • Le 8 janvier au soir, n'ayant rien vu venir, une manifestation est organisée à proximité du tribunal. Un véhicule de police éclaire le regroupement avec un projecteur. Une voix ordonne, au mégaphone de faire feu. Les témoins affirment reconnaître celle de l'officier qui s'était adressé à eux deux jours plus tôt.Le premier à tomber est Mohamed Ameri. Puis Yassine Ratibi qui est allé ramasser son corps, est tué d »une balle dans le dos. Alors que les troubles se poursuivent, Ahmed Boulabi est tué d »une balle dans le cœur, puis Marouane Jamli et Ghassen Cheniti qui tentait d'aller le secourir. Plus de dix huit autres personnes sont blessées ce jour-ci.
  • Le 9 janvier, se déroulent les funérailles des victimes de la veille.
  • Dans la nuit du 9 au 10 janvier, entre en scène Moncef Ladjimi. Il arrive à Thala. Connu pour son ascendant psychologique sur ses hommes, il remplace Youssef Abdelaziz et réorganise le dispositif policier.
  • Le 10 janvier, les manifestations ont pris de l'ampleur pour demander la libération des personnes arrêtées les jours précédents.
  • Le 11 janvier, une grande campagne de fouilles des domiciles est entreprise, apparemment dans le but de trouver les vidéos mises en ligne et diffusées sur la chaine Al Jazira. Les manifestations continuent. Nombreuses arrestations.
  • Le 12 janvier, la ville est jugée irrécupérable et l'ordre est donné aux forces de police de l'évacuer. la ville. Les armes doivent être collectées et les différents groupes déployés convergent au centre ville.Les manifestants leur font face. Dans la confrontation, Wajdi Sayhi est tué. Deux témoins ont affirmé avoir vu Moncef Laajimi est position de tir, à côté d'un autre officier, en direction de l'endroit où se trouvait la victime.

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