Tunisie : « La liberté sans justice sociale n’est pas une liberté »

Publié le par revolution arabe

16091 image
 

Alhem Bellad, dirigeante de la LPO

juillet 2011

Texte de l’intervention de la Ligue de la gauche ouvrière (LGO) au cours des journées anticapitalistes organisées à Gênes (Italie) au mois de juillet dernier.

 

Tout d’abord, merci aux camarades italiens pour l’organisation de ces journées et pour votre invitation.

 

Samedi dernier à Tunis une troisième tentative pour une KASBA 3 a été violemment arrêtée par la police et les militaires. Mais que veulent tous ces jeunes, toutes ces femmes, tous ces chômeurs, ces travailleurs, tous ces précaires ? « La démocratie ; ils l’ont eue, le dictateur est tombé et même jugé, qu’est-ce qu’ils cherchent aujourd’hui ? » C’est la question que se posait le premier ministre tunisien sur la télé nationale au début de la semaine, après la mort d’un jeune à Sidi Bouzid tué par la police suite à des manifestations.


Même s’il est très vieux, je ne suis pas sûr qu’il ne comprenne pas : je pense plutôt qu’il ne veut pas comprendre.

Ce même discours, on peut d’ailleurs aussi l’entendre ici en Europe à propos des immigrés de Lampedusa : « qu’est-ce qu’ils viennent chercher ici en Italie ou en France, ils ont leur liberté maintenant ! »


Ainsi la bourgeoisie des deux côtés de la Méditerranée ne veut pas comprendre que la liberté sans justice sociale n’est pas une liberté. Que leur démocratie sera toujours abstraite pour la grande majorité de la population tant que les classes sociales existeront. Pourtant, depuis le 17 décembre dernier, premier jour des manifestations à Sidi Bouzid et jusqu’à aujourd’hui, un slogan est toujours sur les lèvres des manifestants « Travail, Liberté, Dignité ».

 

En effet, pour comprendre le processus révolutionnaire en Tunisie, il faut revenir sur toutes les luttes sociales en cours. Chaque jour, depuis janvier, il y a des grèves, des mobilisations, des sit-in, des réappropriations de terre. Tous les jours, des groupes d’individus manifestent devant un ministère, une mairie, une entreprise, une place d’un village ou l’avenue d’une ville… On dirait que les revendications et les demandes se construisent au fur et à mesure que les victoires et les lignes de fronts s’éclaircissent.

 

Ce qui est révolutionnaire en Tunisie aujourd’hui ce n’est pas la chute de Ben Ali ou les quelques libertés individuelles acquises mais plutôt le changement de rapport de force. Aujourd’hui la bourgeoisie en Tunisie a peur, elle fait des concessions et, plus elle en fait, plus la classe des travailleurs en redemande. Des catégories de la population tunisienne qui n’ont jamais, depuis 150 ans (date de la révolte générale contre les Beys), questionné leur place dans le rapport de production, se lèvent et prennent ce qu’elles estiment juste.

 

Des petits agriculteurs des steppes les plus reculées de la Tunisie, des éboueurs, des femmes de ménage, des travailleurs du bâtiment, des porteurs de marchandises dans les marchés de gros, des employés de banque et même des flics, toutes et tous s’organisent.

 

Dans le contexte actuel de crise capitaliste, les travailleuses et travailleurs en Tunisie ont obtenu des titularisations, des augmentations de salaires, la fin de la sous-traitance pour le ménage et le gardiennage, l’arrêt des processus de privatisation dans la poste et l’eau, la réintégration des syndicalistes injustement licenciés, la création de conventions collectives dans le bâtiment… La liste des victoires est longue. Pourtant les luttes continuent et s’accélèrent.

 

Ce qui est en jeu dans ce processus n’est pas seulement le fait d’avoir un travail à n’importe quel prix mais d’avoir un travail et de pouvoir le faire dans des conditions de vie dignes. L’indignation ici n’est pas juste un concept abstrait ou métaphysique mais des revendications sociales et syndicales pour une meilleure répartition des richesses.

Impuissants face à toutes ces revendications, le pouvoir et la bourgeoisie qu’il représente ont déplacé le débat vers la sphère politico-médiatique. Ainsi on ne parle à la télé que d’élection, de constituante, de crise économique internationale (même pas de l’économie tunisienne), d’alliances et de partis politiques.

 

D’un autre coté, ce pouvoir accuse tantôt les syndicalistes et leur centrale UGTT, tantôt les partis d’extrême gauche, de saboter l’économie nationale et d’irresponsabilité. La dernière rumeur lancée par le pouvoir à travers ses organes de presses prévient que tous les épiciers et petits artisans vont perdre leurs commerces si les gauchistes prennent le pouvoir.

 

En même temps, ces mêmes organes de presses exagèrent le risque islamiste et font planer dans cette atmosphère chaude du mois de juillet la menace d’un fondamentalisme religieux qui va plonger le pays au Moyen Âge.

Cette question islamiste est bien réelle, elle est complexe. Aujourd’hui, à gauche, elle polarise entre deux camps. Le premier se dit moderniste et construit son discours sur la base d’une lutte anti-intégrisme aux dépens d’une remise en cause des choix économiques et sociaux actuels et se positionne dans une lignée sociale démocrate.

 

D’un autre coté, la gauche radicale qui ne nie pas cette menace, mais, au contraire, la combat dans le syndicat ou dans les universités, ne considère pas cette « menace » comme la priorité des luttes aujourd’hui. Pour elle, le fait religieux ne pourra être combattu que par une meilleure répartition des richesses, de solides garanties sociales et surtout l’assainissement des anciennes forces du régime, qu’elles soient dans la police, dans la justice, dans les administrations, dans les médias ou dans la culture.

 

C’est pour cela qu’à la LGO nous croyons fermement dans l’organisation syndicale et la multiplication des fronts des travailleurs et des précaires dans les secteurs privés, publics, artistiques ou économiques.

Le pouvoir tunisien d’aujourd’hui comme celui d’hier ne peut exister et réprimer sans l’aval et la coopération des puissances occidentales. Je voudrais aborder ici avec vous deux aspects primordiaux des relations nord sud.

 

Et d’abord : les échanges économiques. Trois jours après le départ de Ben Ali, BENETTON a déclaré qu’elle fermera ses usines en Tunisie. D’autres grands groupes connus par leurs liens incestueux avec le clan Trabelsi ou Ben Ali ont alors suivi.

 

Ce n’est pas la bourgeoisie tunisienne qui va regretter BENETTON mais les trois mille salariés de ses usines au Sahel et les autres travailleurs à qui on veut faire peur afin qu’ils continuent à accepter les mêmes conditions de travail que sous la dictature.

 

Car, ces dernières années, de nombreuses multinationales se sont installées en Tunisie grâce à la complicité du régime : complicité dans l’obtention de régimes fiscaux spéciaux, de terrains privilégiés, de conventions collectives de travail dérogatoires, d’une police serviable capable de réprimer toute mobilisation.

 

C’est ce qu’on appelle la mondialisation ! Et vous me direz que cette mondialisation n’a pu voir le jour qu’avec la complicité des gouvernements internationaux, notamment français et italiens.

En effet, les déclarations des politiques italiens et français durant ces vingt dernières années sont assez parlantes. Et même jusqu’à aujourd’hui puisque le ministère des affaires étrangères italien par exemple fait du chantage en bloquant les projets d’investissements en cours, même les projets en phase de finalisation. Comme s’il voulait punir un mauvais élève.

 

Mais ce qui se joue entre les deux rives de la Méditerranée ne s’arrête par à des échanges de marchandises ou à des relations économiques. Il y a un outil que le capital mondial a toujours utilisé pour asservir, dominer, coloniser des pays plus faibles, c’est celui de la dette.

 

Cette dette odieuse que la Tunisie paie depuis le temps des Beys (anciens rois sous l’Empire ottoman) jusqu’à aujourd’hui est un outil performant. Si la France a grillé la politesse à l’Italie en 1881 pour occuper la Tunisie, c’est parce que le Bey était plus endetté envers les banques françaises qu’italiennes.

 

Si la France a annulé une partie de la dette tunisienne après l’indépendance, c’est parce qu’elle lui a de nouveau prêté de l’argent afin de permettre à la jeune république tunisienne de racheter les terres qu’elle a occupées et exploitées pendant son protectorat.

 

Cette même dette qu’aujourd’hui le gouvernement tunisien s’empresse de payer, au point même d’en faire une question d’honneur national, n’est autre que celle d’un capitalisme mondial, que les institutions de Bretton Woods ont érigé en modèle de développement capitaliste mondialisé, même lorsqu’elles savaient pertinemment que ceux à qui elles les a octroyées étaient une mafia anti-démocratique et anti-humaine.

 

Notre jeune organisation aujourd’hui est au cœur de la compagne contre le paiement de la dette et si nous sommes ici avec vous dix ans après Genova, c’est pour confirmer la nécessité d’un front commun contre ce capital et ses gouvernements bourgeois et rétrogrades.

 

Les processus révolutionnaires qu’on a vus depuis quelques mois autour de la méditerranée ne pourront aboutir que par un effort de toutes et tous qu’on soit au nord ou au sud.

 

Il revient à nous aujourd’hui plus que jamais de dire, de crier, d’expliquer que « la révoluzione e possibile ». Et pour ceux qui veulent nous expliquer que c’est fini et qu’on ne gagnera pas, une seule réponse ’’DEGAGE" !

 

LGO

Publié dans Tunisie

Commenter cet article