Tunisie Le "dialogue national" au chevet du régime

Publié le par revolution arabe

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Le 5 octobre dernier a marqué le démarrage du "congrès national pour le dialogue" sur la base d’une "feuille de route", préparée par le Quartet |1| qui parraine ce dialogue.

 

Il s’agit en fait de la reprise du "dialogue national" lancé par le Quartet en mai dernier, après avoir été suspendu suite à l’assassinat du député et leader du Front populaire (FP) Mohamed Brahmi.


Seules les formations politiques représentées à l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) sont acceptées à ce dialogue. Leurs tâches consistent à terminer l’écriture de la Constitution, promulguer une nouvelle loi électorale, mettre en place l’Instance indépendante des élections, fixer la date des élections et se mettre d’accords sur un nouveau gouvernement "de compétences" doté de pouvoirs larges, que devrait présider "une personnalité indépendante". Le tout dans un délai d’un mois.


Le FP, en tant que tel, a été écarté de ce dialogue. Seulement trois partis |2|, parmi ses 14 membres y participent, aux côtés d’une vingtaine d’autres partis. Enfin, le but serait de sortir la Tunisie de la crise et d’achever sa "transition démocratique".


Ce "dialogue" prend à contre-pied les centaines de manifestations, sit-in et grèves qui ont réuni, sur l’ensemble du pays, des centaines de milliers de personnes pour imposer la dissolution de l’Assemblée nationale constituante (ANC), ainsi que de tous les pouvoirs qui en émanent, notamment le gouvernement transitoire. Ce mouvement révolutionnaire accuse les islamistes, et leurs alliés, d’avoir trahi la révolution, d’être responsables de l’aggravation de la crise et de la dégradation de la situation sécuritaire du pays. Ce qui signifie une annulation pure et simple du mandat électoral, et la fin de la légitimité de gouverner qui en découle.


Au cours du dernier quart de siècle, l’économie locale a été déstructurée, recentrée sur le marché extérieur et ses revenus largement captés par les forces de la mondialisation capitaliste néolibérale. La conséquence de ce holdup néocolonialiste est une extension phénoménale de la précarité, de l’exclusion et de la misère. Un pouvoir politique répressif était nécessaire à ce système pour se maintenir sur une période aussi longue.


En rompant le rapport des forces, qui permettait à la minorité riche d’exploiter violemment la majorité pauvre, grâce à l’insurrection révolutionnaire, les classes opprimées ont réussi à chasser le dictateur, et à créer les conditions politiques pour briser toutes les chaînes qui les condamnent à la misère et les soumettent à l’oppression.

Mais, beaucoup d’obstacles font encore face au processus révolutionnaire. D’une part, les hésitations et les ambiguïtés, voire l’opportunisme, des partis de gauche ainsi que leur manque de confiance en eux-mêmes, les classes laborieuses et la jeunesse. D’autre part, le ralliement d’une partie du mouvement démocratique au bloc contre-révolutionnaire. Enfin, le refus obstiné de la minorité dominante, qui détient toujours tout le pouvoir économique et politique, de satisfaire les revendications les plus urgentes des classes laborieuses, son acharnement dans la fuite en avant capitaliste néolibérale, le durcissement de sa politique d’austérité, sa fourberie et son idéologie réactionnaire aux multiples facettes.


Le tout conjugué aux pressions colossales qu’exercent les forces impérialistes sur les principales organisations sociales et politiques, ce qui donne une idée sur les ressorts de la contre-révolution qui tente de barrer la route de l’émancipation et de la liberté aux classes laborieuses et à la jeunesse. Cette crise révolutionnaire accélère la transformation de la crise sociale en crise économique, financière, politique, sécuritaire et environnementale.

En poursuivant sur la voie de Ben Ali, tout en accélérant la libéralisation capitaliste néolibérale de l’économie et en durcissant les mesures d’austérité sociale, Ennahdha ne fait que scier la branche sur laquelle elle est assise. Le masque religieux, qui lui a facilité l’accès au pouvoir, est tombé ! Démasquée, sa nature bourgeoise, corrompue et réactionnaire apparaît en plein jour.


Il faut maintenir la pression contre Ennahdha, par la poursuite des mobilisations populaires, afin de l’isoler davantage, de diminuer sa nuisance idéologique, de limiter sa nocivité politique et sociale, de la chasser du pouvoir pour booster le processus révolutionnaire. Au lieu de cela, la direction du FP, qui a réussi à se placer à la tête du mouvement révolutionnaire, s’est laissée entraîner dans la mauvaise direction par les partis bourgeois, qui l’on rejoint dans le Front de salut national (FSN) ; celle du "dialogue national", qui est une véritable planche de salut pour Ennahdha, qui tombe à point nommé pour maintenir la tête hors de l’eau.


Pourtant, sauver le parti islamiste est le dernier des soucis du régime dominant. L’objectif de la contre-révolution est de faire échouer la révolution ! Tous les beaux discours sur "l’intérêt suprême de la Tunisie", la "transition démocratique", "le salut national" et le "consensus nationale", etc. sont de la rhétorique petite-bourgeoise, qui vise à dissimuler aux masses cet objectif. En 1987, Ben Ali, ses commanditaires et ses acolytes, ont dissimulé, au peuple tunisien, les tenants et aboutissants du coup d’État, sous un tas de beaux discours et de slogans destinés à bercer les Tunisiens.

La tâche contre-révolutionnaire du parti islamiste n’est pas terminée ; le régime a encore besoin de sa collaboration pour venir à bout du mouvement révolutionnaire. Ennahdha sait qu’elle a lamentablement échouée au pouvoir ; elle n’a pas pu étouffer la contestation sociale et faire régner de nouveau l’ordre bourgeois, dans le même temps, à cause de la trahison des espoirs qu’une partie de la population avait mis en elle, Ennahdha a perdu une bonne partie de la confiance dont elle bénéficiait auprès des classes populaires, avant son arrivée au pouvoir.


La légitimité issue des élections est épuisée, et les pouvoirs qui en sont issus se sont érodés. La contre-révolution a besoin d’une nouvelle donne pour venir à bout de la résistance sociale. Les islamistes sont conscients de cela, mais sont tétanisés par le retournement dramatique de la situation en Égypte, et craignent qu’un sort semblable les attend dès qu’ils s’éloigneront du pouvoir.


L’assassinat de Belaïd, en février, puis de Brahmi, en juillet ont créé de véritables électrochocs. Ennahdha a réussi, en l’absence de réaction appropriée de la part du FP, à absorber le choc du premier assassinat. Mais, à l’heure actuelle elle est en train subir les effets de l’assassinat de Brahmi. La crise politique, qui en est l’expression la plus évidente, se poursuit, malgré le démarrage du "dialogue national". La situation économique et sociale assez catastrophique, la dégradation de la situation sécuritaire du fait, notamment, de la multiplication des groupes djihadistes et terroristes, ainsi que les erreurs et les dérapages multiples des islamistes au pouvoir, y est pour une part importante. Mais, la réaction énergique, et bien appropriée, de la direction du FP, en réponse à cet assassinat, qui consistait à lancer un appel de mobilisation au peuple tunisien, pour chasser les islamistes du pouvoir, a aussi contribué à affaiblir et isoler Ennahdha.


L’appel du FP a été largement entendu. La mobilisation a pris un élan ascendant à Tunis, comme partout dans le pays, et a culminé lors des manifestations gigantesques les 6 et 13 août à Tunis. Parallèlement à l’extension et à la radicalisation du mouvement révolutionnaire, les pressions des partis bourgeois, des chancelleries des États impérialistes, ainsi que ceux de la direction de la centrale syndicale et de l’organisation patronale, se sont accentuées en direction du FP, pour l’amener sur la voie du "dialogue national". Dès le début, Nida Tounes, principal parti bourgeois, est venu s’agripper au FP dans le cadre du FSN, qui a vu le jour quelques heures seulement après qu’il ait lancé le fameux "appel au peuple".


L’objectif de Nida Tounes, version moderniste d’Ennahdha, est clair  : d’une part stopper l’ascension du FP, le dévier de sa ligne révolutionnaire ; et d’autre part arrondir les ongles d’Ennahdha, afin de la forcer à normaliser ses relations avec lui, pour constituer autour d’eux une large coalition politique qui aura pour tâche principale l’appui politique au nouveau gouvernement, et pour mission d’appliquer l’accord conclu le 7 juin dernier avec le FMI. Quant aux élections, elles dépendront de la capacité de ce gouvernement et de la coalition politique le soutenant à mener à bien la politique d’austérité ainsi que préparer le terrain à des élections dont le but sera de consolider la victoire de la contre-révolution. Mais, nous n’en sommes pas encore là ! Loin s’en faut.


La direction du Front populaire fait fausse route lorsqu’elle accepte le dialogue avec les bandits, alors que depuis trois ans les masses prennent une orientation anti-impérialiste et anticapitaliste assez évidente ? Elle fait fausse route aussi, lorsqu’elle privilégie le dialogue avec le produit de la dégénérescence des classes possédantes, au lieu de la voie de la révolution tracé par l’insurrection révolutionnaire initiée le 17 décembre 2010 ? Peu importe les raisons de ce virage droitier, ses conséquences seront désastreuses sur le processus révolutionnaire, à moins que cette direction ne corrige le tir rapidement, tant qu’il est encore temps de le faire.


Le FP a beaucoup de pain sur la planche ! Il a un processus révolutionnaire qu’il doit mener à son terme. Il doit, en plus de la nécessité de corriger son orientation actuelle, engager, sans plus tarder, la bataille contre le durcissement de la politique d’austérité et l’aggravation de la libéralisation capitaliste qui est dictée par les accords avec l’Union Européenne, le FMI et la Banque Mondiale. Elle doit poursuivre la mobilisation pour balayer les institutions et les pouvoirs issus des élections du 23 octobre, et le combat pour la défense des libertés fondamentales. Elle doit s’armer de tâches et de perspectives claires, et aider les classes laborieuses à prendre part de manière consciente à leur auto-libération. Pour avoir plus de chance à réussir ses lourdes tâches, le FP a intérêt à poursuivre sa propre construction, qu’il a abandonné, ces derniers mois, au profit des instances du FSN.

 

Tunis, 13 octobre 2013 Fathi Chamkhi
Membre de la direction du Front Populaire

Notes

|1| Le "Quartet" regroupe l’UGTT, l’organisation patronale (UTICA), l’Ordre des avocats, et la Ligue tunisienne des droits de l’Homme.

|2| Il s’agit du Parti des Travailleurs (ex-PCOT), du Watad unifié (PPDU, auquel appartenait Chokri Belaïd), et du Tayar Echaabi (Courant populaire, auquel appartenait Mohamed Brahmi).

 

http://cadtm.org/Le-dialogue-national-au-chevet-du

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