Tunisie : les artistes, victimes expiatoires d’un climat explosif (Rue 89)

Publié le par revolution arabe

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Thierry Brésillon
Journaliste
Publié le 15/06/2012 à 08h12

Un habitant de la cité Ettadhamen montre le tract distribué par un groupe salafiste (13 juin) (Thierry Brésillon)

(De Tunis) La cause est entendue : les artistes exposés au Palais Abdelia, dans le cadre du Printemps des arts, dont les œuvres ont été considérées comme blasphématoires, sont à l’origine des troubles qui embrasent la Tunisie depuis lundi et ont provoqué l’instauration d’un couvre-feu dans une bonne partie du pays.

Dans une déclaration conjointe, Moncef Marzouki, président de la République, Hamadi Jbali, Premier ministre et Mustafa Ben Jaafar, président de l’Assemblée constituante n’ont pas fait dans la nuance :

« L’atteinte aux symboles sacrés n’entre pas dans le cadre de la liberté d’expression. Son objectif est la provocation pour semer la discorde et exploiter la vulnérabilité de la situation. Nous condamnons avec la plus grande fermeté ces provocations car elles portent atteinte à l’unité nationale… »

Ensuite, ils condamnent les auteurs des violences, notamment contre les bâtiments publics et le siège d’organisations syndicales et politiques, dans la nuit de lundi à mardi, qui tentent de profiter de la démocratisation afin « d’étendre leur hégémonie sur les mosquées ». En un mot, les salafistes.

Mais les artistes sont donc renvoyés dos-à-dos avec ces extrémistes religieux qui, après avoir tenté de faire décrocher les œuvres dimanche, puis saccagé quelques toiles dans la nuit de dimanche à lundi à l’intérieur de la galerie, ont été impliqués dans toute une série de troubles, à La Marsa, au Kram, dans la banlieue nord de Tunis, et dans les quartiers populaires d’Ettadhamen, Intilaka, avant de s’étendre à Sousse, Ben Guerdane, Jendouba…

« L’art ne doit pas être révolutionnaire »

Les artistes sont évidemment outrés par cette vision des choses. Une vingtaine étaient venus mercredi témoigner de leur solidarité avec leurs collègues mis en cause, devant le ministère de la Culture. Ils se sentaient bien seuls.

La réaction du ministre de la Culture, Mehdi Mabrouk, a tout particulièrement choqué. Celui-ci a en effet décidé de fermer provisoirement la galerie, dans l’attente de lui donner un statut administratif, et de porter plainte contre les organisateurs de l’exposition. Il a estimé que :

« L’exposition comportait beaucoup d’œuvres de mauvais goût, et artistiquement médiocres qui violent le sacré et portent atteinte à certains symboles de l’islam. Certaines appartiennent à des autodidactes qui n’ont rien à voir avec l’art plastique et véhiculent des messages politiques et idéologiques. L’art n’a pas à véhiculer une idéologie, il n’a pas à être révolutionnaire, il doit être beau. »

Anissa Daoud, jeune comédienne, est consternée :

« Nous sommes jetés en pâture à une vindicte populiste. On nous dit que nous ne sommes pas “ le peuple ”. Les gens qui parlent une langue étrangère, les femmes non-voilées, les artistes… ce n’est pas le peuple. Mais la cause de l’art n’est pas différente de celle de la justice et de la vérité. L’art n’a pas à être beau. Il est subversif ou il n’est pas ! »

Gouffre social et culturel

Il suffit de parcourir quelques kilomètres pour enjamber le gouffre social et culturel qui traverse la Tunisie et pour entendre un tout autre discours.

Dans la cité Intilaka, à Ettadhamen, à l’endroit même où les heurts ont éclaté lundi et mardi, on commente abondamment les événements.

Une professeur de mathématiques livre son explication :

« Les autres années, dans ce congrès d’artistes [le Printemps des arts, ndr], les œuvres exposées étaient normales : des bouquets de fleurs, des paysages, mais cette année, le dernier jour, ils ont exposé des œuvres qui insultent la religion pour provoquer des problèmes. Ce ne sont pas des vrais artistes, ils n’ont pas signé leurs œuvres. Ce sont des politiciens qui veulent provoquer les salafistes pour créer des problèmes. »

Un barbu la moustache rasée, signe de reconnaissance des salafistes, un jeune étudiant glabre, des adolescents excités, un père de famille, un jeune chauffeur de taxi clandestin, sont unanimes :

« Les artistes ont insulté le Prophète. Ils ont insulté la religion. C’est une provocation de la gauche. »

Saber, 22 ans, étudiant en géographie est catégorique :

« Ces artistes, ces gens de la Marsa [la banlieue chic de Tunis, ndr] n’aiment pas l’islam, n’aiment pas la Tunisie. Ils aiment le RCD, ce sont des chiens, il faut les tuer. »

Nidhal, technicien au ministère de l’Agriculture, 37 ans, tempère :

« Ce n’est pas bien d’appeler à tuer les gens. Mais tout les monde ici aime le Prophète Mohamed. Même un alcoolique musulman, ça lui fait mal qu’on salisse son image et qu’on salisse le nom de Dieu. C’est pour ça que tout le monde, salafiste ou pas, est descendu dans la rue pour protester contre cette exposition. »

L’exposition, un prétexte

Voilà pour le fossé culturel, mais l’histoire ne se résume pas à ce face-à-face et il faut déconstruire l’idée que tout cela est arrivé à cause d’une exposition artistique et que la situation en Tunisie se résume à conflit entre l’art et les islamistes.

La réalité est plus complexe et se pèle comme un oignon dont on ne sait pas combien de couches il faudra retirer pour le décortiquer entièrement.

1 : la revanche sociale

Saber l’exprime amèrement :

« Il y a du racisme contre les habitants d’Ettadhamen. On nous prend pour des clochards. »

Les jeunes, sortis manifester dans les quartiers populaires, ne sont pas seulement des extrémistes religieux, mais d’abord les exclus du système, pour qui les habitants des beaux quartiers, les gens qui voyagent, profitent de l’art, naviguent entre les références arabes et occidentales, sont parvenus malgré tout à obtenir des positions professionnelles, des avantages économiques, même dans le système qu’il combattait politiquement.

Leur compassion les heurte presque autant que le racisme social exprimé parfois sans détour. Une catégorie très large, qui ne se limite pas aux mafieux profiteurs du régime Ben Ali. La révolution, pour ces sans-grade, ce serait de voir ces nantis déchoir.

Une perception élevée au rang de discours officiel par le conseiller du Premier ministre, Lotfi Zitoun dans une intervention télévisée mercredi soir.

2 : la déception sociale

Les résultats économiques tardent à produire des effets sociaux tangibles. Nidhal :

« Après le 14 janvier, nous espérions que la Tunisie irait mieux. C’est une catastrophe ! Ce que nous voulons, c’est d’abord que le gouvernement réussisse, que le pays se développe. C’est l’ordre et du travail. Mais tout ce qu’à fait ce gouvernement, c’est du bla-bla. »

Le quotidien est difficile dans ce quartier populaire de Tunis, explique Jamel :

« Tous ces gens survivent, avec 300 dinars [150 euros]. Tout le monde est malade ici. »

3 : une relation toujours explosive avec la police

Saber l’explique simplement :

« La police ne nous aime pas parce que nous avons dégagé Ben Ali. »

Une chose est avérée : dans le rétablissement de l’ordre durant les événements de ces derniers jours, certains agents des forces de l’ordre ont utilisé des méthodes qu’on croyait révolues. Le lancer de grenades lacrymogènes en tir tendu par exemple. Un des manifestants a même filmé en direct le tir qu’il a reçu en plein visage à Ettadhamen mercredi.

 



Un adolescent, à la cité Intilaka exhibait la trace, comme gravée au fer rouge, de la grenade qu’il a reçue en pleine poitrine. Plus grave, un jeune manifestant, a été tué mardi d’une balle la tête alors qu’il participait à l’assaut de la caisse de Sécurité sociale à Sousse. La balle a ricoché sur le sol, a expliqué le ministère de l’Intérieur.

4 : malentendu entretenu autour des œuvres

L’une des œuvres qui ont choqué représente des fourmis dessinant les mots « Sobhan’Allah » (gloire à Dieu), et partant du cou d’un personnage. Double malentendu, car les fourmis sont un symbole positif de science et de travail dans le Coran, et contrairement à la première impression, elles n’étranglent pas le personnage mais sortent de son cartable.

La représentation de torses de femmes voilées, à moitié ensevelies dans des pierres évoquent bien sûr une scène de lapidation, mais Jamel, le jeune salafiste y voit d’abord une incitation à la violence et au mépris contre des musulmanes.

Le portrait d’un homme barbu, enragé, est vu comme une représentation du Prophète…

Dans une société où la révolution et les réseaux sociaux ont aboli le cloisonnement social, ce discours artistique sur la religion se retrouve exposé sans accompagnement critique, à un public auquel il n’est pas forcément destiné. Avec le risque de soumettre l’art à la dictature du conformisme et du « bon goût ».

Mais la question dépasse problème classique de la relation l’art contemporain et la société.

Dans cette affaire, la manipulation joue un rôle flagrant.

5 : la manipulation de l’opinion

La plupart des gens qui protestent contre l’exposition du Palais Abdelia l’avouent : non seulement ils ne sont pas allés la visiter, mais ils n’ont même pas vu les œuvres, ils en ont entendu parler par des gens qui les ont vues sur Facebook.

Et ce qui a circulé sur les pages salafistes et des sympathisants d’Ennahdha a non seulement travesti le sens des œuvres, mais relayé de fausses informations, en montrant par exemple une culotte, exposée en fait dans une galerie de mode, ou une image montrant, dans un style naïf, l’ascension du Prophète Mohamed sur sa monture ailée, Al Bouraq.


Or, ce tableau n’était pas exposé à Tunis, il semblerait qu’il le soit dans un musée d’art islamique au Sénégal. Ce qui n’a pas empêché le ministre de la Culture de le citer comme exemple des œuvres portant atteinte au sacré parmi celle présentées au Printemps des arts !


Les images mises en circulation servent depuis à confectionner des tracts, comme celui que distribuait mercredi matin un groupe politique salafiste à Ettadhmen, incitant les musulmans à faire justice de leurs propres mains.

On en vient donc au nœud de l’affaire. Qui a mis ces images en circulation, alors que l’exposition arrivait à son dernier jour ? A l’origine de l’affaire, un huissier, Mohamed-Ali Bouaziz, qui s’est rendu à l’exposition, a pris des photos, et de son propre aveu, est allé les montrer à des imams en leur demandant de rameuter les fidèles, avant d’enjoindre les responsables de la galerie de retirer les œuvres qu’il jugeait blasphématoire avant 18 heures. Soit deux heures avant la fin définitive de l’exposition.


On ne voit quel autre but que déclencher des troubles, pouvait servir un tel ultimatum.

Un rassemblement de solidarité s’est immédiatement constitué pour empêcher les quelques salafistes venus parader de s’en prendre aux créations artistiques. Dans la nuit suivante, des groupes se sont introduits dans le Palais et ont lacéré quelques toiles. Toute la journée de lundi, les appels sur Facebook se sont multipliés pour dénoncer le blasphème.

Lundi soir, le ministre des Affaires religieuses a confirmé que les œuvres (qu’il n’avait pas vues non plus) portaient atteinte au sacré. On connaît la suite.

Sans l’initiative de cet huissier de justice, le public « choqué » par les œuvres exposées n’en aurait jamais eu connaissance.

Si provocation il y a eu, c’est donc moins celle des artistes, que celle de ce personnage trouble.

6 : parfum de complot

On entre ici dans le domaine des suppositions et les théories du complot reposent sur l’illusion qu’il existe une intelligence cachée capable de tout prévoir et de tout organiser. Mais il est avéré que Mohamed-Ali Bouaziz a été un militant zélé du RCD, l’ancien parti au pouvoir, avant de servir la cause de la religion.


A défaut de preuve, cela conforte l’idée largement partagée en Tunisie, que les partisans de l’ancien régime cherchent à déstabiliser le nouveau pouvoir qui veut les exclure du jeu. Une manière de démontrer leur capacité de nuisance, mais aussi de susciter l’adhésion à un projet de restauration de l’autorité de l’Etat par des partis héritiers du RCD.

Si tout n’est pas planifié, d’autres éléments accréditent l’idée que certains pourraient avoir exploité la situation.

Tous les témoignages concordent pour attester la participation aux violences d’adolescents sans aucune référence politique, parfois sous l’emprise, selon des témoignages recueillis à Intilaka, de mélange de vin et de médicaments. Plus motivés par l’agitation et le vol.


Beaucoup affirment que certains ont reçu de l’argent. De qui ? La liste des suspects varie selon les sensibilités politiques, du RCD aux salafistes en passant par le parti communiste. Personne n’a de preuve, mais le procédé n’est pas nouveau.

De même, la colère latente suffit-elle à expliquer le caractère simultané des troubles dans plusieurs villes du pays ? Ou bien certains ont-ils soufflé sur les braises ?

7 : du pain bénit pour les salafistes

Il ne faut pas longtemps pour percevoir, dans les discussions entre Tunisiens dans un quartier populaire comme Ettadhamen, le profond désaccord entre partisans d’Ennahdha et salafistes.

Jamel, le jeune marchand de légumes, fulmine contre les partis au pouvoir :

« Ghannouchi, Jbali, Marzouki. Ce sont les valets de l’Amérique, de l’Angleterre et du Qatar. Ils veulent éliminer les vrais musulmans pour le compte des Etats-Unis. Ils ne veulent pas appliquer l’islam en Tunisie. »

Ces paroles font directement écho à la dyatribe lancée dimanche par Ayem el-Zawahiri, le nouvel émir d’Al Qaeda contre Ennahdha qu’il accuse « d’inventer un islam acceptable aux yeux du Département d’Etat américain, de l’Union européenne ou des pays du Golfe ».

Cette affaire d’exposition tombe donc à point nommé pour mettre Ennahdha au pied du mur et l’obliger à choisir son camp. L’un des tracts qui circulent actuellement demande au parti islamiste de choisir son camp entre l’islam et les ennemis de l’islam.

Abu Iyadh, le chef d’un des groupes salafistes « Ansar al charia » (les partisans de la charia) a appelé à défiler vendredi pour protester contre les atteintes à la religion.

8 : Ennahdha sous pression

Entre les manœuvres des anciens du RCD, la difficulté à contrôler l’appareil sécuritaire et les salafistes, le parti de Rached Ghannouchi est donc assailli de toutes parts.

Même si les responsables nient le lien entre les troubles et le réquisitoire de Zawahiri, Rached Ghannouchi a appelé à une manifestation vendredi pour « protéger le révolution ».

Une manifestation à hauts risques dans un climat social et politique où les conflits et les frustrations sont nombreux. Le ministère de l’Intérieur a dès le lendemain, interdit toute manifestation vendredi. Les dirigeants d’Ansar el Charia à Sousse ont été arrêtés et les deux manifestations ont été annulées. Mais la journée de vendredi s’annonce comme un jour test.

Les artistes et la liberté d’expression sacrifiées

L’exposition du Palais d’El Abdelia n’a été donc que l’allumette manipulée volontairement pour embraser les points chauds de la Tunisie en utilisant le sentiment religieux des Tunisiens.

Les tensions politiques et l’absence de progrès économique, dans les méthodes de la police, l’indépendance de la justice, l’établissement de la vérité sur la répression janvier 2011 et l’élimination du système mafieux mis en place par les Trabelsi, rendaient l’explosion prévisible depuis plusieurs mois.


Pour réaliser l’union sacrée, il fallait un bouc émissaire. Ce ne seront pas les agents provocateurs. Ce ne seront pas les islamistes inspirés par les appels d’Al Zawahiri dont les dirigeants nient l’influence en Tunisie. Ce seront les artistes, accusés d’avoir porté atteinte au sacré, qui seront sacrifiés sur l’autel de la paix civile.

Significativement, le parti Ettakatol de Mustafa ben Jaafar, allié d’Ennahdha au gouvernement, d’abord solidaire dimanche des artistes menacés, a retiré cet appel de sa page web. Même Ahmed Nejib Chebbi, leader du parti républicain (héritier du PDP), accusé d’être à l’origine de la provocation artistique, s’est dédouané en affirmant qu’il défendrait la liberté d’expression « tant que ces tableaux ne touchent pas à l’ordre public, et qu’ils ne touchent pas le sacré ».


Mardi, le groupe Ennahdha à l’Assemblée constituante a proposé d’inscrire l’interdiction de l’atteinte au sacré dans la Constitution. Qui sera juge des limites du sacré et de ce qui lui porte atteinte ? Un flou propice à l’arbitraire et une belle brèche dans l’édifice de la liberté d’expression.

Menaces de mort

Depuis dimanche, plusieurs artistes reçoivent des menaces de mort, voient leur portrait circuler sur Facebook, avec la mention « Dead or Alive » et de leur adresse et leur numéro de téléphone. Qu’ils se taisent donc et la Tunisie pourra dormir tranquille, leur signifie-t-on.

L’appel à défendre les valeurs sacrées pourra peut-être transcender un temps les faiblesses politiques des partis de la coalition au pouvoir, les attentes de progrès réels et de ruptures. Mais combien de temps ?

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