Tunisie : une constituante, et après  ? 

Publié le par revolution arabe

0manifrevarb
4 novembre 2011

Nous nous sommes entretenus – à chaud – avec notre camarade Anis Mansouri, à son retour de Tunisie après les élections du 23 octobre dans ce pays. [Rédaction de solidaritéS (Suisse)]


Quel était le cadre de ces élections  ?

Anis Mansouri  : Les élections de l’assemblée constituante en Tunisie étaient une revendication populaire exigée par les comités de défense de la révolution. Les islamistes étaient contre cette revendication jusqu’à la chute du deuxième gouvernement provisoire fin février dernier. La plus grande faiblesse de ce scrutin réside dans l’affaiblissement du contenu social et de classe du débat, qui a réduit le processus de la révolution à de simples élections centrées sur des réformes politiques et institutionnelles  !

Comment expliques-tu le succès du parti islamiste Ennahada  ? 

AM  : Ce succès traduit d’abord le réel capital de sympathie qu’il a auprès des électeur.trice.s pour son statut, largement cultivé, comme «  unique victime  » de la répression du régime Ben Ali. Mais il a aussi profité de soutiens douteux avec des masses colossales de pétrodollars venant des régimes réactionnaires et obscurantistes des pays du Golfe, ce qui lui a permis de mener une campagne agressivement clientéliste.

Les médias ont également joué un rôle très important en faussant le débat et en le focalisant autour de l’«  identité musulmane  ». Un débat présenté comme une confrontation entre «  bons  » musulmans et «  méchants  » athées et laïques  ! Ceci a fait que le vote en faveur des islamistes ne traduit en rien la contestation sociale qui a soulevé la lame de fond de la révolution du 14 janvier durant laquelle les islamistes n’avaient joué aucun rôle significatif.

Mais, outre les alliances que pourra avoir ce parti islamiste, il faudrait quand même relativiser ses résultats qui n’expriment que 37 % des votant·e·s et 29 % des électeur·trice·s inscrit·e·s volontairement sur les listes électorales.

Mais quel est le fond de leur position politique  ?

AM  : Un élément fondamental mis en évidence dans cette campagne est la position des islamistes promettant aux forces impériales un contenu néolibéral de leur politique économique et sociale. Ainsi, ils ont garanti à celles-ci la reconduction des accords d’association avec l’UE, de l’accord stratégique militaire avec les USA, du payement de la dette odieuse contractée par le dictateur et, selon Hamadi Jebali, secrétaire général du parti islamiste, de leur «  engagement à jouer un rôle stratégique majeur dans le processus, dit, de paix internationale...  » intensément porté par les USA et leurs alliés.

Et à gauche quels ont été les résultats ?

AM : Ce sont des résultats très (trop  !) modestes. Le Pôle démocratique, une coalition autour de l’ex-parti communiste, a obtenu 5 sièges. Le Forum démocratique (sociaux-démocrates) a gagné 21 sièges. La gauche radicale de son côté a emporté 3 sièges allant au PCOT et 2 sièges pour le Mouvement des Patriotes Démocrates.

Ces résultats trouvent selon moi une explication d’abord dans le sectarisme, le gauchisme et la vision «  étapiste  » d’une large part de ces formations.

«  Prisonnière  » du débat identitaire, la gauche a été incapable de traduire les revendications sociales des classes les plus démunies ce qui a largement contribué à sa marginalisation. On a payé le prix de la désertion du terrain des luttes sociales, dont celles des diplômé·e·s chômeur·euse·s, des familles des martyr·e·s et des blessé·e·s, comme le refus de radicaliser les luttes syndicales contre la bureaucratie, socle important du régime, ou de s’occuper de la question de la dette odieuse… Ceci c’est fait au profit d’une campagne électorale centrée sur la seule question démocratique, mise en scène comme unique étape nécessaire.

D’où est venu ce problème selon toi  ?

AM   : D’une incapacité à mettre en évidence une vision classiste permettant l’émergence d’une plateforme politique diamétralement opposée à celle portée par les forces contre-révolutionnaires, quelles soient obscurantistes ou libérales. Avec en plus la dispersion avec laquelle la gauche s’est présentée puisque, outre de rares exceptions, toutes les formations ont présenté des listes propres sans se soucier de l’importance de la lutte unitaire. Une autre faiblesse de taille est l’absence de cohérence par rapport à la question genre puisque 93 % des listes avaient des hommes à leurs têtes, y compris celles qui se présentaient comme féministes. Ainsi, et malgré la parité exigée, nous nous retrouvons avec une Constituante avec seulement 49 femmes sur 217 sièges  !

Que voudrais-tu dire encore et en conclusion ?

AM  : La «  surprise  » de ces élections reste l’émergence, surtout à l’intérieur du pays, de la liste de la «  Pétition populaire pour la liberté, la justice et le développement  » animée par un richissime dissident islamiste, résidant à Londres. Il a longuement travaillé pour le dictateur à travers sa chaine de TV privée et il n’est pas rentré en Tunisie tout au long de la campagne électorale. Avec le soutien du noyau dur du RCD et les manœuvres clientélistes et tribales, le succès significatif de cette liste reflète le niveau de conscience politique hérité de 23 ans de dictature médiocre et despotique  !

Ceci étant, il est de la responsabilité de la gauche militante de travailler à relancer un processus révolutionnaire interrompu par la myopie et l’opportunisme politiques. Certes les forces ­contre‑révolutionnaires tenteront de bloquer toutes mobilisations sociales mais la désillusion des couches sociales populaires et leur aspiration à l’émancipation sociale et politique devraient permettre de tracer des perspectives de luttes plus profondes et plus amples.

Entretien avec Anis Mansouri 


propos recueillis par notre rédaction.


* Paru en Suisse dans « solidaritéS » °186 (14/04/2011), p. 10. 
http://www.solidarites.ch/journal/

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