Turquie: alliance entre la gauche et les Kurdes pour les élections de 2014 ? (orient21)

Publié le par revolution arabe

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Le député et cinéaste Sırrı Süreyya Önder, leader d’un nouveau parti

Sırrı Süreyya Önder est un personnage atypique dans le paysage politique turc. Député et cinéaste reconnu, il est l’une des figures du mouvement Gezi, la vague de protestation lancée en mai 2013 dans le parc d’Istanbul du même nom. Il vient d’adhérer à un nouveau parti, le Parti démocratique des peuples, soutenu par la gauche libérale et par les Kurdes. Önder pourrait se présenter à la mairie d’Istanbul aux élections municipales de mars 2014. 

 

Portrait. Il s’appelle Önder, qui signifie « leader » en turc. Une prédestination ? Peut-être. En tout cas, Sırrı Süreyya Önder vient de faire peur à beaucoup de monde en déclarant qu’il était candidat aux élections municipales du 30 mars 2014 à Istanbul, avant de préciser qu’il faisait de l’ironie.

S’il décidait finalement de se présenter, ce personnage très populaire et atypique — à la fois député, journaliste, écrivain, musicien et cinéaste — pourrait bouleverser le jeu politique. Sırrı Süreyya Önder est l’une des figures de proue d’une nouvelle formation, le Parti démocratique des peuples (Halkların Demokratik Partisi, HDP)1 qui rassemble une partie de la gauche et les Kurdes.


Le HDP se veut le représentant du « mouvement Gezi »2. Il inquiète le principal parti d’opposition, le très kémaliste Parti républicain du peuple (Cumhuriyet Halk Partisi, CHK) qui espère ravir en 2014 la mairie d’Istanbul au parti au pouvoir, le Parti de la justice et du développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP). Cette mairie avait marqué le début de l’ascension des islamistes conservateurs quand en 1994, elle avait été gagnée par Recep Tayyip Erdoğan, alors président de l’AKP, aujourd’hui premier ministre.


Le héros des manifestants du parc Gezi Le parti laïciste se prétend lui aussi l’héritier du mouvement Gezi. Il aimerait surfer sur la vague de contestation, mais il sait très bien que la grande majorité des manifestants n’étaient pas, eux, kémalistes. Bien au contraire, dès le début des pro- testations, c’est ce personnage hors du commun, Sırrı Süreyya Önder, qui est devenu le héros des manifestants quand il s’est dressé devant les bulldozers venus arracher les arbres. La gauche libérale aimerait capitaliser sur Gezi à travers la figure d’Önder, à la fois proche des Kurdes, des milieux intellectuels, des jeunes et des démocrates.


Le parcours de cet homme aux multiples talents est singulier. Né en 1962 à Adıyaman au sud-est de la Turquie, au milieu d’une province à majorité kurde, il se dit issu d’une famille turque, voire turkmène3. Selon ses dires, il a subi une « assimilation inverse » depuis son enfance : alors que les Kurdes de Turquie étaient soumis à une absorption forcée dans la « turcité », notamment à travers la langue, Önder, du fait de sa proximité sociale et politique, a été vite sensibilisé à la question kurde. Cette proximité sociale était double. D’une famille modeste, mais très politisée — son père, barbier, était un des militants du Parti ouvrier turc4 dans les années 1960 — il a souffert de la répression contre les Kurdes, mais aussi contre la gauche en général. Dès son plus jeune âge, il a dû travailler pour subvenir aux besoins de la famille, son père étant décédé en 1970. C’est en tant qu’apprenti chez le photographe du village qu’il s’est pris de passion pour cet art qui le conduira par la suite vers le cinéma.


Une éducation politique de gauche Önder connaît la prison en 1978, à l’âge de 16 ans, lorsqu’il est arrêté après une manifestation condamnant les pogroms de Maraş de la même année, où cent cinquante alévis5 furent tués et plus de deux cents maisons brûlées. Après sa libération, il entame des études de sciences politiques dans la prestigieuse université d’Ankara, devenant une des figures de la jeunesse socialiste. Lors du coup d’État militaire de 1980, il est de nouveau arrêté et empri- sonné par la junte, sans pouvoir terminer ses études. Condamné à douze ans de prison pour « ac- tivités illégales », il purge sept années dans diverses geôles de Turquie, ponctuées de grèves de la faim et d’insubordinations aux règles pénitentiaires. À sa sortie, il s’installe à Istanbul, où il exerce divers petits boulots, y compris ceux d’ouvrier en bâtiment et de chauffeur de camion, tout en militant activement dans des mouvements révolutionnaires et en écrivant.


Il adopte alors pour devise l’aphorisme d’une chanteuse, entendu lorsqu’il jouait du saz 6 dans les bas-fonds d’Istanbul : « s’il ne regarde pas vers toi, mets-toi là où il regarde, il entendra ce que tu dis ». C’est ainsi qu’il explique son engagement dans l’art et le journalisme, pour se faire entendre, parce qu’en tant que socialiste et humaniste, il avait des choses à dire. Il écrit dans Birgün, un quotidien socialiste, puis dans Radikal, temple de la gauche libérale à la fin des années 2000 et enfin dans Özgür Gündem, quotidien kurde rédigé en turc.


Önder se fait aussi cinéaste, avec le même succès. Il rencontre le grand public en 2006 dès son premier film, L’Internationale (Beynelmilel) dont il a écrit le scénario pendant quatre ans, et qu’il réalise. Le film, qui raconte d’une manière douce-amère les aventures d’une fanfare provinciale au lendemain du coup d’État de 1980 remporte plusieurs prix dans les festivals nationaux et internationaux7. Il introduit son auteur dans les cercles intellectuels d’Istanbul. À partir de cette date, ses interviews, ses articles, ses apparitions médiatiques font de l’homme une des figures incontournables de la gauche libérale, qui avait commencé à contester ouvertement la répression étatique des Kurdes.


La vie du cinéaste change en 2011 quand il se lance en politique. Le Parti de la paix et de la démocratie (Barış ve Demokrasi Partisi — BDP), branche politique du PKK8 décide de soutenir des candidats indépendants à l’ouest du pays, afin de contourner le seuil national de 10 % établi par la junte militaire pour empêcher les Kurdes d’accéder à l’Assemblée nationale9. Önder est l’un de ces candidats. Il est élu à Istanbul avec les voix des Kurdes et d’un front de gauche ad hoc. Il rejoindra ensuite officiellement le BDP.


Négociateur avec le leader emprisonné du PKK On lui prédit une existence ennuyeuse de parlementaire, loin de sa vie trépidante d’auteur et de metteur en scène. Il n’en sera rien. C’est juste au moment de son élection que commencent les négociations ouvertes entre le gouvernement et Abdullah Öcalan, leader du PKK, emprisonné sur l’île İmralı, au milieu de la mer de Marmara. C’est ainsi qu’Önder se retrouve dans la délégation envoyée auprès d’Öcalan, à la demande de ce dernier. Le député cinéaste commence à faire la navette entre Ankara, İmralı et Kandil, base des militants armés du PKK dans le nord de l’Irak. Une vie à la James Bond dans un Proche-Orient en ébullition, en ferry et en 4×4 blindé, car il a peur de l’avion. On commence à le surnommer « SSÖ », ses initiales évoquant un agent secret.


L’adhésion récente de Sırrı Süreyya Önder au nouveau parti de gauche, le HDP, procède encore une fois d’une stratégie destinée à unir la gauche libérale et les Kurdes. Alors que les négociations entre le PKK et le gouvernement sont entrées dans une phase moins dynamique, le BDP a préparé un plan en vue des élections municipales et locales de mars 2014 : à l’ouest du pays, là où les Kurdes sont minoritaires, et dans les grandes villes, les Kurdes et les divers mouvements de gauche (socialistes, mouvement LGBT10, les Verts, etc.) se sont réunis sous le « parapluie » du HDP. Le BDP et Öcalan lui-même ont donné leur aval, et c’est avec leur accord qu’Önder a rejoint le HDP. Ses détracteurs l’accusent de saper les fondements de la République ou de faire des compromissions pour une carrière politique. Quoi qu’il arrive, Sırrı Süreyya Önder semble parti pour rester sur le devant de la scène politique et intellectuelle de la Turquie pendant encore un bon moment.


Samim Akgönü http://orientxxi.info/magazine/turquie-alliance-entre-la-gauche,0408

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