Un crime d’Etat en Tunisie : Ferhat Hached, le symbole-1/3(Rue89)

Publié le par revolution arabe

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Les archives remises par François Hollande, lors de sa visite à Tunis, à la famille du leader nationaliste Ferhat Hached, assassiné le 5 décembre 1952, le confirment.


L’assassinat de Hached aurait bien été préparé par le SDECE, le service de documentation et de contre-espionnage, autrement dit, les services secrets français. L’action est revendiquée par « La Main rouge », censée être composée de colons ultras. Même si avec le temps s’étaient révélés les liens occultes entre cette organisation et les services français, il s’avère que pour l’assassinat de Ferhat Hached, il ne s’agissait que d’un paravent. Comme le titraient les journaux de l’époque, mais sans disposer des preuves, la mort de Ferhat Hached serait donc bien un crime d’Etat.

Eclipsé par Ben Barka et la guerre d’Algérie

Ecrasé par l’ombre surplombante de la guerre d’indépendance algérienne, l’assassinat de Ferhat Hached est un non-événement dans la mémoire politique française de la décolonisation.

Il est passé inaperçu, comparé à l’assassinat de Mehdi Ben Barka, le leader nationaliste marocain enlevé en plein Paris, puis exécuté avec des complicités de la police française.

Pourtant, par des bien des aspects, Ferhat Hached peut être comparé à Ben Barka. Son élimination constitue un moment décisif dans la décolonisation tunisienne, et un repère majeur dans la conscience collective.

Un fils de pêcheur sorti de nulle part

Son rôle a été objectivement déterminant. Mais l’importance qu’il a prise doit aussi aux usages politiques de la mémoire. Ferhat Hached, leader syndical, permet au syndicat UGTT de s’enraciner définitivement au cœur du récit national. En témoigne le mausolée néo-classique construit en 2002, lors du cinquantième anniversaire de l’assassinat, au cœur du centre du pouvoir tunisois, entre la Kasbah [le siège du Premier ministre] et le collège Sadiki, [symbole du réformisme tunisien et lieu de formation d’une bonne partie de l’élite].

Fils d’un modeste pêcheur de Kerkena, petite île du Sud tunisien, il n’est issu ni de l’aristocratie beylicale ou de la bourgeoisie tunisoise, ni du Sahel [l’arrière pays du littoral sud-est] d’où venait Bourguiba. A cet égard, il permet à tous ceux qui se sont sentis exclus par l’Etat néo-destourien de Bourguiba, puis apr celui de Ben Ali, de s’identifier à un symbole national.

Ce n’est pas un hasard si la remise d’archives du Quai d’orsay et de la Défense nationale par François Hollande a été saluée unanimement comme un geste majeur pour refonder les relations franco-tunisiennes. Montrant par là, au passage, que c’est moins la « repentance » que la vérité qui contribue à apurer le passif colonial.

« Bander dur » et tirer sur les grévistes

La place symbolique de Ferhat Hached doit évidemment à son importance politique, qu’il faut resituer dans son contexte.

Le 15 décembre 1951, le gouvernement français refuse les revendications du mouvement national – dont le parti de Habib Bourguiba et le syndicat UGTT, dirigé par Ferhat Hached, sont les deux composantes –.

Face à cette fin de non-recevoir, la stratégie mise au point est d’entretenir la tension à l’intérieur du pays par des actions violentes, afin d’obtenir que les instances internationales se saisissent du dossier tunisien.

Le 13 janvier un nouveau résident général arrive à Tunis sur un navire de guerre : Jean de Hauteclocque, cousin du Maréchal Leclerc. Il est choisi pour mener une politique qu’il résume en des termes virils :

« Jusqu’ici, nous avons bandé mou, maintenant, il nous faut bander dur. »

Du 14 au 17 janvier, l’UGTT déclenche une série de grèves. Dès le 14, l’armée tire. En quatre jours, plusieurs dizaines de personnes sont tuées. La plupart des leaders sont arrêtés ou s’exilent. Ferhat Hached reste seul parmi les cadres du mouvement.

Plus qu’un leader syndical, il a déjà pris une envergure politique. En octobre 1948, il défendait une vision du monde post-colonial au Congrès des Peuples d’Europe, d’Asie et d’Afrique (l’ancêtre de la Tricontinentale). Lors du quatrième congrès de l’UGTT, il avait présenté le programme économique, social, éducatif de la future Tunisie indépendante.

Le soutien des syndicats américains

Il s’emploie également à gagner le soutien des Etats-Unis où il s’est rendu en septembre avec Habib Bourguiba.

Grâce à l’affiliation de l’UGTT à la CISL (Confédération internationale des syndicats libres, qui regroupent les syndicats non-communistes) la centrale tunisienne bénéficie du soutien de l’AFL-CIO, le syndicat américain. Le président américain, Harry Trumann, déclare aux deux militants tunisiens :

« Ce qui est bon pour l’AFL est bon pour les Etats-Unis. »

En mars 1952, Ferhat Hached obtient un visa de sortie pour la Belgique. Mais il se rend à nouveau aux Etats Unis, où il plaide la cause tunisienne devant le Département d’Etat américain.

L’objectif est d’obtenir que le Conseil de sécurité des Nations unies se saisisse de l’affaire (les Etats-Unis s’abstiendront finalement). La France redoute plus que tout l’internationalisation de ce qu’elle considère comme un problème intérieur.

Elle tente de préserver un modèle impérial dépassé, mis sous pression par la décolonisation, la guerre froide, la rivalité avec les Etats-Unis. La Tunisie, dans ce contexte, est un verrou, que menace l’activisme de Ferhat Hached. Il va devenir l’homme à abattre.

A suivre : deux autres articles sur ce sujet.

 

Thierry Brésillon  Journaliste Publié le 16/07/2013 à 14h36

http://blogs.rue89.com/tunisie-libre/2013/07/16/un-crime-detat-en-tunisie-ferhat-hached-le-symbole-230796

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