Un crime d’Etat français en Tunisie : Ferhat Hached, l’homme à abattre (2/3)

Publié le par revolution arabe

Tunisan stamp about Farhat HachedAprès le premier épisode, voici la suite de notre série d’articles sur Ferhat Hached. Les archives remises par François Hollande, lors de sa visite à Tunis, à la famille du leader nationaliste, ont apporté la confirmation que son assassinat, le 5 décembre 1952, a bien été préparé par les services secrets français.

Le contentieux traînait entre la France et la Tunisie. C’est l’insistance, depuis décembre dernier, du député pour la circonscription des Français de l’étranger qui inclut la Tunisie, Pouria Amirshahi, qui a permis une avancée décisive. Elle a été discutée jusqu’aux derniers jours de la préparation de la visite de François Hollande à Tunis.

Noureddine Hached a résumé pour nous les éclairages qu’ont apporté les documents remis à sa famille par le chef de l’Etat.

Le syndicaliste qui dérange

Trois télégrammes diplomatiques de Jean de Hauteclocque au Quai d’Orsay, qui font partie des documents remis par François Hollande à la famille Hached, illustrent comment le leader syndical est devenu une cible.

Dans le premier, daté du 23 avril 1952, le résident général insiste :

« J’ai attiré à maintes reprises votre attention sur les activités de l’UGTT et sur sa collusion avec le néo-Destour. Par son action politique intérieure, l’UGTT utilise le nationalisme comme moyen de propagande pour attirer les ouvriers. Ses activités sortent du cadre syndical. [Il manifeste clairement] la volonté de considérer le syndicalisme comme moyen de lutte contre le protectorat. »

Le 16 mai, évoquant le cas de Habib Bourguiba (placé en résidence surveillée) et de Ferhat Hached, il déplore :

« Si nous devons nous laisser déborder par le second après avoir jugulé le premier… Seule l’annihilation de FH nous permettra d’avoir le calme. »

Un autre acteur intervient dans la décision, c’est le Premier ministre tunisien, Salah Eddine Baccouche, nommé en mars 1952. Il se plaint auprès du résident général de l’attitude du bey [le monarque, ndlr], de plus en plus réceptif aux revendications nationalistes.

Le 13 juin, Jean de Hauteclocque fait état de cette discussion :

« Le Grand Vizir [le Premier ministre, ndlr], m’a fait part des doléances et de ses appréhensions concernant les attitudes du Bey. Selon lui, l’instigateur de ce raidissement est Ferhat Hached.

Pour l’intérêt de notre action, la tranquillité du ministère tunisien, la pacification des esprits… il nous a demandé d’examiner la possibilité de prendre des dispositions pour son éloignement administratif. »

300 000 francs pour « organiser l’action »

A quel moment l’administration coloniale passe-t-elle de l’idée à l’action ? Selon Noureddine Hached, c’est le 15 novembre.

En 1990, grâce à Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de la Défense, le fils de Hached a accès à quelques documents aux archives militaires de Vincennes. Notamment au PV d’interrogatoire du rescapé d’un groupe armé, qui avait mitraillé un convoi militaire près de Gabès, faisant cinq morts parmi les soldats.

Dans son témoignage, l’homme raconte qu’il a reçu l’ordre de venir de Gabès à Tunis :

« On m’avait donné rendez-vous à Bab Souika. […] une voiture s’est arrêtée. Je suis monté. Dans la voiture, il y avait un homme à la chéchia rouge, que j’ai identifié comme Ferhat Hached. J’ai reçu une somme de 300 000 francs pour organiser l’action. »

Dans le document, le nom est souligné rageusement. Désormais, aux yeux du pouvoir colonial, Hached n’est plus un militant syndical, mais le chef d’une lutte armée. Pour les militaires, la ligne rouge est franchie.

Les « dispositions » sont prises

En novembre, Trumann vient d’être battu par Eisenhower. Cette période entre deux administrations est un moment de faiblesse dans le leadership américain. Une fenêtre qui a peut-être joué un rôle dans le timing, compte tenu de l’appui dont bénéficiait la cause tunisienne.

Quelques jours avant le 5 décembre, Salah Eddine Baccouche alerte Jean de Hauteclocque sur le risque d’un coup de force organisé par Ferhat Hached. Le résident général le rassure :

« Les dispositions ont été prises pour que cela ne se produise pas. »

Noureddine Hached en est presque sûr, l’assassinat était programmé pour le 3 décembre, mais un des exécutants n’était pas là. Elle a donc eu lieu le 5 décembre, au petit matin.

Le scénario de l’exécution en elle-même est plus ou moins connu. La voiture de Ferhat Hached quitte la ville de Radès dans la banlieue de Tunis. Une rafale est tirée depuis un véhicule posté en embuscade. La voiture du leader syndical part dans le fossé. Ferhat Hached en sort blessé et cherche à regagner au plus vite un hôpital.

Selon le témoignage d’un laboureur, une jeep rouge arrive alors avec trois militaires à son bord. Ferhat Hached monte dans ce véhicule. On le retrouvera un peu plus loin, exécuté d’une balle dans la tête.

 

Thierry Brésillon Journaliste Publié le 17/07/2013 à 11h25
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Publié dans Tunisie

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