Un président fictif et des drones (essf)

Publié le par revolution arabe

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Comment l’Amérique étend son emprise sur le Yémen

 

  

Le film du journaliste américain Jeremy Scahill, Les Sales Guerres, traite pour partie du Yémen. Il met ses projecteurs sur le Yémen en tant que pays attaqué par des drones américains et qui subit l’occupation militaire américaine, même si l’Amérique ne le déclare pas officiellement. Au cours des dernières semaines, la tension est montée dans la région et l’intervention occidentale s’est intensifiée.


Le meurtre d’un citoyen américain d’origine yéménite, le cheikh Anwar Al Awlaki, suivi de peu par le meurtre de son fils de seize ans en 2011, a attiré l’attention sur la férocité de l’hostilité américaine, par le truchement de l’assassinat indiscriminé de citoyens yéménites dans leur pays, et la détention de centaines de Yéménites dans les pénitenciers des Etats-Unis de Guantanamo ou autres, sans que les gouvernements yéménites ne marquent leur opposition ou ne les protègent.


Lorsque les Etats-Unis ont lancé leurs attaques sauvages en menant des frappes de drones sur le village de Maajalla dans le sud Yémen, quarante personnes ont été tuées environ, en majorité des femmes et des enfants. Ce massacre n’a pas entraîné de poursuites, au contraire, le gouvernement yéménite a couvert le crime et prétendu que ce site était un camp d’entraînement pour des éléments d’Al Qaïda dont les forces avaient mené l’opération.

Historiquement, la République arabe yéménite du « Nord » avait une relation étroite avec les Etats-Unis d’Amérique et ses alliés, alors que la République du Yémen démocratique et populaire du « Sud » était liée à l’Union soviétique. Pendant l’occupation russe de l’Afghanistan, le Yémen du Nord servait de point de contact et d’entraînement des « moudjahidines » venus des quatre coins du monde sur leur route pour le « jihad » en Afghanistan. L’Amérique a pourvu en armes ces camps d’entraînement et encouragé les moudjahidines à aller en Afghanistan y mener la guerre « sainte » contre l’Union soviétique.


Après la chute de l’Union soviétique, les gouverneurs du Sud ont recherché l’union avec le Nord du Yémen pour sortir de l’isolement et de la faillite. Les deux Etats se sont réunifiés en 1990. Le système de « marché libre » en vigueur dans le Nord s’est appliqué rapidement au « système d’Etat » du Sud. Cela s’est traduit par un changement rapide et sévère pour le peuple du Sud, à savoir une privatisation massive de ses structures de services et de production. Des milliers de citoyens ont subi le chômage, une forte hausse des prix. Il a été mis fin aux subventions des produits alimentaires ; les terres du peuple ont été vendues aux investisseurs et aux détenteurs du pouvoir tandis que la corruption se répandait à grande échelle. Tout cela a contribué à semer la haine et le rejet du régime économique du Nord.


Au début de la première guerre du Golfe en 1990, lorsque Saddam Hussein a envahi le Koweït, il a été soutenu par le président yéménite Ali Abdallah Saleh. Les difficultés du nouvel Etat yéménite s’en sont trouvées accrues et l’économie a été mise sous pression en raison de l’expulsion par l’Arabie saoudite de milliers de travailleurs yéménites de son territoire, une « punition » de la position de Saleh face au conflit. Saleh a alors perdu le soutien de l’Amérique et de ses alliés.


En mai 1994, le vice-président du Yémen unifié, et ancien président du Yémen du Sud, Ali Salem Al Beydh, a déclaré la rupture du lien avec le Yémen du Nord et l’échec de la convention d’unité yéménite. La riposte en fut une guerre et une attaque militaire du gouvernement du Nord du Yémen avec le soutien de l’Amérique et de ses alliés. Le Sud riche en pétrole est depuis lors sous occupation. Ses citoyens sont considérés comme des citoyens de seconde zone dans leur pays et le Sud a vu se détériorer le niveau des services publics et des infrastructures.


Saleh a semé les germes de bien des discordes. Il a soutenu les houthis au Nord et a continué son soutien aux camps des moudjahidines partant combattre en Afghanistan. Il a construit de nouvelles casernes dans le Sud occupé en dépit du fait que la société du Sud n’est pas connue pour son rigorisme ou son extrémisme religieux.


Les gestes de Saleh ont accru les craintes du gouvernement saoudien vis-à-vis de la rébellion houthie chiite à ses frontières. Cela aura aidé Saleh à se maintenir au pouvoir, car les Saoudiens l’ont aidé à combattre les houthis. Par ailleurs, l’Amérique a aidé Saleh à combattre les groupes liés à Al Qaïda dans les régions occupées du Sud. Les deux régions ont pâti, et pâtissent toujours, des attaques de drones et de l’instabilité. Les régions houthies vivent un état de guerre. Quant au Sud, il subit les assassinats, les arrestations, et pourtant, d’énormes manifestations de rue exigent l’indépendance.


Depuis le début la guerre terroriste menée par les Etats-Unis, Saleh y a trouvé une opportunité pour améliorer ses relations avec ces derniers, au travers d’un accord inconditionnel d’aide de l’Amérique et du gouvernement Bush fermant les yeux sur les détenus yéménites. Il a donné le feu vert aux frappes de drones et a ignoré la présence militaire américaine au Yémen. En contrepartie, les Etats-Unis lui ont fourni une énorme assistance militaire. Mais cela ne s’arrête pas là. Saleh a donné l’île de Socotra aux Américains pour étendre leur base militaire et construire une prison sur le modèle de celle de Guantanamo, une base pour les drones à ce que l’on dit. Cette île est réputée pour sa vie naturelle fascinante et unique en son genre – elle abrite de nombreux oiseaux – et pour la diversité de ses ressources hydrauliques rares. Un tiers des plantes et des arbres sont des espèces endémiques. Cette île est considérée par l’UNESCO comme patrimoine historique de l’humanité. Son peuple, qui y a vécu de façon traditionnelle pendant des milliers d’années, ressent maintenant la pénétration et la colonisation américaine qui occupe ses terres historiques.


Après la recrudescence des pressions des révolutionnaires sur Saleh, ce dernier a renoncé au pouvoir en février 2012 à la suite d’un accord des pays du Golfe, dont les conditions en font le bénéficiaire sur tous les plans. L’accord lui garantit l’immunité juridique et financière, à lui comme à une large frange de ses partisans, de sa famille et de son clan. Cet accord a été parrainé par l’Amérique, la Grande-Bretagne, la France, la Russie, la Chine, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, le Bahreïn, le Koweït et le Qatar. Les pays du Golfe se sont également engagés à fournir une aide financière au Yémen et à parrainer une conférence nationale de dialogue pour résoudre tous les problèmes auxquels fait face le pays. Ces Etats ont sponsorisé à la candidature celui qui gèrerait leurs intérêts, Mansour Hadi, vice-ministre de Saleh, pour occuper sa place, à la faveur d’une farce électorale à un seul candidat, boycottée massivement par le Sud. Le soutien du Golfe ne s’est traduit en rien. Le dialogue national a échoué à trouver des solutions aux problèmes du Yémen. Il n’y a eu aucun changement dans la situation du peuple sinon encore plus de pauvreté et de corruption. L’accord s’est fait en faveur de toutes les parties, excepté le peuple yéménite.


Depuis lors, l’Amérique a pu accroître sa domination sur le Yémen, en utilisant un président et un gouvernement fictifs et elle gère ouvertement le pays. En témoignent le passage de l’ambassadeur américain sur les écrans locaux lors des réunions du gouvernement et lors de rencontres. Il parle en utilisant le « nous ». La présence militaire américaine aux abords de l’ambassade américaine, les snipers en place sur les toits des immeubles voisins ajoutent au sentiment d’occupation américaine et au regain d’humiliation de la société yéménite.


La résistance au Sud peut être considérée actuellement comme une des meilleures solutions pour tout développement positif dans la région et les intérêts généraux du peuple yéménite. La résistance au Sud s’en prendra à l’occupation américaine globale de la région et sapera les tentatives américaines visant à criminaliser tous les Yéménites pour le contrôle de leurs ressources naturelles.


Alors que nous écrivons cet article, les événements s’accélèrent. L’attaque du ministère de la Défense à Sanaa jeudi 5 décembre 2013 serait à première vue un coup d’Etat militaire. Il a été par la suite attribué à l’organisation Al Qaïda et selon la radio britannique, les journalistes se sont vu interdire la couverture médiatique dans la zone.


L’objectif de ces explosions n’a pas encore été clarifié, mais dans les heures qui ont suivi il y a eu une escalade, pas seulement à Sanaa, mais également à Aden, des forces gouvernementales qui ont attaqué violemment la région de Maalla et ont déchiré les drapeaux du Sud. Elles ont arrêté neuf militants de la révolution. Des navires américains ont été observés, qui s’approchaient des côtes des gouvernorats de l’Hadramaout et de Shabwa, riches en pétrole. Ces développements pourraient être les prémices d’une intervention militaire occidentale au Yémen.

Mervat Souleymane, 7 décembre 2013

 

* http://al-manshour.org/node/4824

* Traduction de l’arabe : Luiza Toscane, Rafik Khalfaoui.

 

http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article30713

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